Carlo Caracciolo, l'homme qui n'aime pas voir mourir les journaux

Publié le par david castel

LE MONDE | 16.01.07 | 14h06    Mis à jour le 16.01.07 | 14h06
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En se confiant dans un livre d'entretiens paru en 2005 (L'Editeur chanceux, éditions Laterza), Carlo Caracciolo pensait avoir bouclé l'histoire d'une vie déjà longue, entièrement consacrée à l'édition et à la presse. Or le voilà ouvrant un nouveau chapitre, qu'il espère écrire au futur quand tant d'autres de son âge se contentent d'effeuiller leurs souvenirs. A 81 ans, le fondateur du puissant groupe de presse italien L'Espresso-La Repubblica s'est embarqué dans le sauvetage du quotidien Libération en y injectant "à titre personnel" 5 millions d'euros, ce qui en fait le deuxième actionnaire (33,3 %) derrière Edouard de Rothschild (38,7 %).
 
Parcours
1925
Naissance à Florence.
1944
Entre dans la Résistance.
1955
Création de l'hebdomadaire "L'Espresso".
1976
Lancement du quotidien "La Repubblica".
1991
Sortie du groupe "L'Espresso-La Repubblica" du giron de Mondadori.
2007
Entre dans le capital de "Libération" (33,3 %).
 
Sa décision a été prise "assez rapidement", lorsque son groupe a décliné la proposition venue de Paris. Trop compliqué, pas assez de perspectives, aurait répondu l'homme d'affaires Carlo De Benedetti, qui lui a succédé à la présidence le 26 avril 2006. "Si j'avais été à la tête du groupe, je l'aurais fait tout de suite", affirme le désormais président honoraire. Le prince Carlo Caracciolo di Castagneto, descendant d'une famille de vieille noblesse, homme de gauche nourri à l'encre d'imprimerie, n'aime pas voir mourir les journaux. Pour en avoir créé deux, aujourd'hui en pleine santé, il a senti qu'il pouvait "être utile pour sauver un titre historique". Il n'exclut pas que, un jour, Libération ayant retrouvé quelque attrait, le groupe L'Espresso-La Repubblica s'y intéresse à nouveau.
 
L'homme de presse italien se voit faire un bout de chemin avec le quotidien de la rue Béranger. Edouard de Rothschild a accepté de lui réserver un droit de préemption lorsque le financier revendra ses parts. Son regard pétille. "Que voulez-vous, on se comporte toujours comme si l'on était éternel !" Surtout quand l'histoire ressert les plats. "Au début des années 1990, nous avons voulu racheter Libération, rappelle-t-il. Mais Serge July nous a opposé une fin de non-recevoir."
 
C'était après l'échec du projet de journal que La Repubblica voulait lancer en France en collaboration avec Le Monde, El Pais et The Independent. "Un beau projet", dit-il, encore songeur.
 
Le nouvel actionnaire de Libé a toujours un peu de mal à mémoriser le nom de Laurent Joffrin. "Je ne le connais pas, mais Jean Daniel m'en a dit du bien." Toutefois il attend avec confiance son plan de relance. "Ce sera le seul quotidien de gauche, un positionnement qui peut aider à regagner des lecteurs", avance-t-il. Dans son bureau fonctionnel, perdu dans les étages d'un immeuble impersonnel, où il vient chaque jour lorsqu'il est à Rome, Carlo Caracciolo échafaude déjà des scénarios : "Retrouver la barre des 150 000 exemplaires pour reprendre pied sur le marché publicitaire" et trouver de potentielles synergies avec son groupe. "Avec un peu de chance, on pourrait en faire une petite Repubblica."
 
La bonne fortune aura accompagné toute la carrière de cet aristocrate élégant, dont le visage et la silhouette évoquent Samuel Beckett. Quand il rentre des Etats-Unis, où il a commencé une carrière d'avocat après avoir fait Harvard, il aborde l'édition par la petite porte en reprenant une revue d'agriculture au bord de la ruine qu'un ami lui cède gratuitement. Autour, à partir de 1951, il bâtit une robuste maison d'édition spécialisée dans les revues techniques.
 
Plus tard, en 1955, Adriano Olivetti l'invite à participer à la création de l'hebdomadaire L'Espresso, en prenant 10 % du capital et en en gérant la publicité. Rapidement, Olivetti cherche à sortir de cette aventure, car la ligne très à gauche de l'hebdomadaire pénalise la vente de ses machines à écrire à l'administration italienne. L'industriel propose à Carlo Caracciolo de lui céder ses parts pour une somme symbolique, car le jeune éditeur n'avait pas un sou. "C'était plus un coup de folie qu'un coup de chance, car L'Espresso se portait très mal", sourit-il.
 
Il double aussitôt le prix de vente. Pari réussi, la diffusion se maintient et les comptes se rétablissent. La naissance de La Repubblica, en 1976, se fera aussi contre l'avis de tous. Quand il présente le projet, avec Eugenio Scalfari, alors directeur de L'Espresso, personne ne croit à la possibilité d'un nouveau quotidien national dans le paysage de la presse italienne.
 
Pendant trois ans, les ventes ont stagné à 70 000 exemplaires. "Pas assez pour survivre, mais trop pour arrêter", se souvient Carlo Caracciolo. A nouveau le sort sera favorable. La crise du Corriere della sera précipite les meilleures plumes du journal vers La Repubblica, qui gagne peu à peu en crédibilité.
 
Aujourd'hui, ce quotidien laïque et résolument à gauche est au coude-à-coude avec Il Corriere (environ 600 000 exemplaires chacun). Carlo Caracciolo croit à l'engagement politique de la presse "à condition qu'elle ne soit pas militante et qu'elle conserve son indépendance". Lui-même n'a jamais varié. "Dans un pays comme l'Italie, avec de grosses disparités sociales, il est difficile de ne pas être de gauche", explique-t-il.
 
Cette fibre s'est éveillée lorsqu'il est entré dans la Résistance en 1944. Fils de diplomate, il résidait en Suisse pendant la guerre et visitait les camps de réfugiés italiens. "J'aidais certains d'entre eux à rejoindre la Résistance, je n'allais pas rester en Suisse comme un couillon."
 
Cette expérience l'a rapproché du Parti communiste. Son alignement à gauche lui a créé quelques difficultés, quand, jeune entrepreneur, il fréquentait un club d'affaires à Milan ou lorsqu'il s'est agi de monter une maison d'édition avec Gianni Agnelli, que sa soeur Marella avait épousé. La condition posée par son beau-frère était de vendre L'Espresso. "Inacceptable." Quand il parle de guerre, Carlo Caracciolo évoque immanquablement Silvio Berlusconi et l'année 1990, date à laquelle "il Cavaliere" s'est lancé à l'assaut de Mondadori. La maison d'édition milanaise détenait 50 % de L'Espresso-La Repubblica.
 
La bataille fut épique, s'achevant sur un partage : Berlusconi gardait le secteur livres et magazines, tandis que Caracciolo et ses troupes se retiraient avec leurs journaux nationaux et locaux. Du coup, quand Silvio Berlusconi a accédé au pouvoir en 1994, puis en 2001, "une certaine animosité existait déjà contre lui". Un euphémisme : La Repubblica a fait preuve d'un antiberlusconisme vigoureux et constant. Cette pensée ramène Carlo Caracciolo à Paris. "La chance pour Libé serait que Sarkozy gagne l'élection présidentielle, sourit-il. Il est toujours plus facile de faire un journal d'opposition."
 
Jean-Jacques Bozonnet
Article paru dans l'édition du 17.01.07.
 
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