Le spectre des clivages à l'irakienne plane sur le Liban

Publié le par david castel

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dimanche 10 décembre 2006, mis à jour à 14:46

Le spectre des clivages à l'irakienne plane sur le Liban Reuters

Le clivage confessionnel croissant et meurtrier entre chiites et sunnites en Irak semble déteindre sur le fragile Liban, que certains spécialistes jugent au bord d'une nouvelle guerre civile.

Depuis le 1er décembre, l'opposition menée par le Hezbollah chiite fait le siège du Grand Sérail, siège du gouvernement, pour obtenir la démission du Premier ministre sunnite Fouad Siniora, et plusieurs centaines de milliers de manifestants ont répondu dimanche à Beyrouth à son appel à manifester.

Depuis son indépendance, en 1943, le pays a traversé deux guerres civiles. La dernière (1975-1990) a eu pour point de départ l'opposition armée entre milices chrétiennes et musulmanes.

Aujourd'hui, la principale ligne de fracture sépare musulmans sunnites et musulmans chiites et se trouve amplifiée par le jeu des influences étrangères. Le chaos qui règne en Irak exacerbe aussi les tensions dans les rues de Beyrouth.

"Le Liban n'est évidemment pas dans une situation similaire à l'Irak, mais les gens regardent les images qui viennent de Bagdad et cela crée de la tension et de la peur", estime Paul Salem, qui dirige à Beyrouth le Centre Carnegie pour le Proche-Orient. "Ce contexte rend les gens plus méfiants les uns à l'égard des autres."

Les manifestations de l'opposition ont d'ores et déjà conduit à plusieurs affrontements à Beyrouth. Un jeune manifestant chiite a été tué par balle il y a une semaine à Kaskas, un quartier sunnite bastion de la coalition anti-syrienne au pouvoir. "Le sang des chiites est en ébullition", ont scandé certains jeunes gens lors des funérailles d'Ahemd Mahmoud.

JOUER AVEC LE FEU

Conscient des risques de violences confessionnelles que comporte sa campagne contre le gouvernement, le chef du Hezbollah, Hassan Nasrallah, a appelé à la retenue.

"Aujourd'hui, nul ne parle de musulmans et de chrétiens au Liban, toutes les discussions portent sur les sunnites et les chiites au Liban. Les incitations à la violence religieuse sont un jeu avec le feu (...) et nous ne nous laisserons pas entraîner dans une guerre civile", a-t-il dit dans un discours diffusé jeudi.

Mais certains analystes jugent que ces mêmes incitations dénoncées par Nasrallah sont diffusées par la propre chaîne de télévision du Parti de Dieu, Al Manar, ainsi que par la Télévision du Futur, la chaîne de la famille de l'ex-Premier ministre Rafic Hariri, dont l'assassinat, dans un attentat en février 2005, a abouti au final au retrait syrien et à la constitution de la coalition actuellement au pouvoir.

"Lorsque je regarde les chaînes de télévision contrôlées par les sunnites et par les chiites, j'ai l'impression que la guerre a déjà éclaté. La mobilisation des opinions a déjà débuté", note Antoine Basbous, qui dirige à Paris l'Observatoire des pays arabes.

Le bloc d'opposition est dominé par les chiites; les sunnites sont majoritaires au sein de la coalition gouvernementale. Les deux camps disposent d'alliés au sein de la communauté chrétienne, profondément divisée. Les Druzes de Walid Djoumblatt soutiennent le gouvernement Siniora.

Le dernier recensement officiel au Liban remonte à 1932 et aucune statistique ne mesure le poids relatif des chiites et des sunnites. Mais une étude publiée le mois dernier par le statisticien indépendant Youssel al Douweïhi estime que les chrétiens représentent 35% des 4,9 millions de Libanais tandis que chiites et sunnites comptent pour 29% chacun de la population du pays.

Les chiites contestent la réalité de ces chiffres qui, avancent-ils, sous-estiment leur nombre.

Le complexe mécanisme de partage confessionnel du pouvoir s'ajoute aux tensions. Ce système vise à partager le pouvoir à part égales entre chrétiens et musulmans et bloque l'accès d'un chiite aux deux principales charges: la présidence, qui revient à un chrétien, et le poste de Premier ministre, confié à un sunnite.

OPPOSITIONS GÉOSTRATÉGIQUES

Dans l'histoire libanaise, les chiites ont toujours constitué la communauté la plus pauvre du pays, et c'est sur ce terreau qu'a prospéré le Hezbollah, dont les hôpitaux, les écoles et autres organisations caritatives financés par des fonds iraniens se sont substitués à l'Etat.

Le sentiment communautaire de frustration s'est encore alourdi avec la guerre contre Israël cet été. L'aviation de Tsahal a principalement visé des bastions du Hezbollah et les chiites jugent avoir payé le prix le plus lourd.

Nasrallah a accusé certains membres de la majorité anti-syrienne d'avoir fait pression sur Washington pour amener Israël à intervenir militairement contre le Hezbollah. Il a évoqué une connivence entre le gouvernement Siniora et les Etats-Unis, ce que le Premier ministre a farouchement nié.

Mais ces accusations trouvent un large écho au sein de la communauté chiite.

"Le gouvernement n'a rien fait pour nous pendant la guerre. Pire encore, il a pris le parti d'Israël", affirme Ali Fakih, un chiite venu de Nabatieh pour participer au mouvement de protestation. "Il nous a fallu obtenir de l'aide de l'Iran et de la Syrie", ajoute-t-il.

Comme par le passé, le Liban risque de devenir un pion dans un jeu stratégique qui le dépasse.

L'Iran poursuit son ambition de redevenir une puissance régionale majeure et ses ennemis arabes l'accusent de chercher à établir un "croissant chiite" s'étalant de la mer Caspienne jusqu'à la Méditerranée via l'Irak. En face, les principaux Etats sunnites, dont l'Arabie saoudite, bataillent pour maintenir le statu quo et sont décidés à empêcher le Hezbollah de prendre la main.

"L'Irak a rehaussé de manière spectaculaire les identités chiites et sunnites dans toute la région et de grandes forces sont aujourd'hui à l'oeuvre. Or, il est bien plus difficile de négocier sur des questions religieuses que sur des questions politiques", relève Paul Salem, du Centre Carnegie.

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