Morphinomanie et cocaïnomanie. Traitement.
| MEDICALES ET LITTERAIRES Février 1937 19° année n° 9 |
CHRONIQUE SCIENTIFIQUE
Les principales drogues qui ont à l'heure actuelle la faveur des toxicomanes sont, au tout premier plan, l'opium, la morphine, l'héroïne et, de plus en plus, la cocaïne. Le haschich, jadis à la mode, est d'un usage beaucoup moins fréquent.
L'opium doit son pouvoir stupéfiant à son principal alcaloïde la morphine, les effets de ces substances très analogues donnent lieu à des troubles identiques. Si la morphine, administrée à petites doses (0 gr. 02), provoque un état de bien-être, une euphorie, au cours desquels s'atténuent ou disparaissent même les douleurs physiques et morales, son usage habituel provoque une accoutumance qui oblige, pour obtenir un effet constant, d'utiliser des doses de plus en plus fortes. G. Comar cite le cas d'un morphinomane qui était arrivé à 12 grammes par jour de chlorhydrate de morphine en piqures alors que la dose mortelle pour un sujet normal est de 0 gr. 10 environ.
Le morphinomane se présente comme un homme vieilli avant l'âge, cachectique. la peau est jaune, tendue, couverte de sueurs fétides, présentant très souvent de nombreux abcès poussant en quelques heures. Les pupilles sont en myosis, les cheveux ont perdu leur éclat et leur souplesse.
Au point de vue fonctionnel, la digestion devient difficile, la constipation est opiniâtre, l'appétit fait complètement défaut. On trouve un cœur ralenti, sourd, irrégulier, un foie petit et atrophié, la respiration est lente, profonde, avec emphysème souvent associé. Les urines peu abondantes sont chargées d'albumine et d'urobiline; il n'est pas rare d'y trouver du glucose. L'impuissance sexuelle est de règle. Au point de vue cérébral, on n'observe jamais de délire, ni d'hallucinations au cours de cette forme d'intoxication mais un engourdissement béat, sans douleurs, sans fatigues, toute émotivité étant disparue. Seul le besoin de la drogue qui est particulièrement douloureux et redoutable chez le morphinomane et l'opiomane peut le pousser à n'importe quel acte pour obtenir la funeste substance. Le malade, physiquement très affaibli, pourra présenter des complications pulmonaires ou infectieuses à évolution extrêmement brutale. La mort peut également survenir à la suite de l'absorption d'une dose trop forte de toxique qui provoque un empoisonnement massif.
La diacétylmorphine ou héroïne provoque une toxicomanie dont les symptômes sont très analogues à ceux de la morphine dont elle dérive, mais il s'y ajoute des troubles bulbaires souvent très graves. D'autre part, pour atteindre des sensations analogues à celles que procure la morphine, il est nécessaire d'employer des doses comparativement plus élevées d'héroïne, ce qui provoque un empoisonnement et une mort plus rapides.
Toute différente des précédentes est l'intoxication cocaïnique qui se traduit par de l'ivresse avec excitation motrice et psychique. L'état général est moins touché que chez le morphinomane. Toutefois à la longue, l'appétit diminuant, on peut observer un fort amaigrissement avec poussées fébriles et crises épileptiformes. Le cœur devient irrégulier. Les cocaïnomanes ayant en général l'habitude d'absorber leur poison en prises nasales, on pourra constater un gonflement du nez, accompagné d'eczéma, de furonculose de la cloison nasale qui est bientôt perforée à la suite d'ulcérations. Cette perforation est un signe extrêmement probant d'une cocaïnomanie. Au point de vue psychique, la cocaïne a une action très marquée, bien différente de celle de la morphine. Par son action tonique, elle provoque un extraordinaire besoin d'activité musculaire et cérébrale, la sensation de fatigue disparaissant. Elle produit de même une excitation sexuelle psychique qui la fait rechercher des impuissants et des pervertis. Enfin à doses plus élevées la cocaïne amène des hallucinations de tous ordres, de la sensibilité générale en particulier, avec sensations "de parasites rampant sous la peau". On observe souvent aussi chez ces malades des paresthésies et anesthésies très particulières. Le malade tombe dans une amoralité complète; il perd toutes notions de devoirs et de famille. Les délires succèdent aux délires pour aboutir au suicide qui est la fin fréquente du cocaïnomane.
Le traitement s'attaquera avant tout au poison et comprendra deux parties : le sevrage et la désintoxication. Ensuite, comme l'a si bien exposé dans sa thèse, Melle A. Buvat-Cottin, il faudra prévenir les rechutes par la cure de l'état mental sous-jacent qui est presque toujours très atteint.
Quel que soit le toxique envisagé, un isolement complet est toujours indispensable, ainsi qu'un personnel entraîné et au-dessus de tout soupçon. Le malade sera alité et soumis au régime lacto-fruito-végétarien, avec purgation quotidienne au sulfate de soude (20 gr.). Les tonicardiaques comme la spartéine ou l'huile camphrée pourront être favorables. On s'abstiendra des soporifiques qui sont, en général, sans action, le sédatif de choix étant l'hydrothérapie appliquée en bains ou douches à 36°.
Le sevrage proprement dit est différent suivant le toxique utilisé par le malade. Dans le cas de la morphine, il existe plusieurs méthodes : en premier lieu, la suppression brusque, complète, très dangereuse non seulement par les souffrances atroces qu'elle provoque mais aussi par risque de mort par collapsus cardiaque. On a envisagé également une suppression de la morphine moins brutale, mais malgré tout assez rapide. Il semble que l'on doive donner la préférence à une méthode demi-lente (A. Buvat-Cottin) en 12 à 25 jours, en se guidant sur l'état physique et moral du malade ainsi que sur les doses prises. Dès l'entrée, on ramènera le nombre de piqûres à 3 par 24 heures puis, deux jours après on n'en fera plus que deux par jour. On injectera, par 24 heures, environ le cinquième de la dose totale habituellement utilisée par le malade, si celle-ci ne dépasse pas 1 gramme. Dans le cas contraire on ne dépasse guère 0 gr. 30. Cette diminution des quantités de poison auxquelles était habitué le malade lui procure une série de sensations extrêmement pénibles, débutant 5 à 6 heures après la dernière piqûre pour augmenter progressivement jusqu'à la suivante. L'insomnie devient à peu près complète. Les trois premiers jours, on pourra faire le soir, une injection d'huile camphrée (0 gr. 10) et de sulfate de spartéine (0 gr. 05). A partir du moment ou le 0 toxique sera obtenu, on pourra user d'un peu d'hydrothérapie.
Dans le cas d'héroïnomanie, on facilite le sevrage en remplaçant d'emblée le toxique par de la morphine à doses équivalentes. L'anurie et la syncope sont ici très à craindre.
La cocaïne et le haschich seront supprimés brusquement et sans délai. En 36 à 48 heures on voit disparaître petit à petit les symptômes d'intoxication qui font complètement défaut en 15 à 21 jours.
Dans tous les cas, en deux à trois mois, le malade a recouvré une apparence normale, il a mangé, engraissé et va bien. Mais, bien souvent, l'état mental est demeuré toujours assez bas et à ce moment apparaît une psychopathie souvent dissimulée par l'usage du toxique et qu'il convient de traiter à son tour si on ne veut pas voir le malade retomber rapidement dans son funeste vice. Il devra être gardé le plus longtemps possible en traitement en maison de santé et suivi pendant au moins un an et même davantage.
Dr MOULINS.
article fourni par notre ami JJ Révillion