La tragédie des Gemayel

Publié le par david castel

Enquête

LE MONDE | 01.12.06 | 14h05  •  Mis à jour le 01.12.06 | 14h05
CORRESPONDANTE À BEYROUTH

ikfaya tente péniblement de se réveiller du cauchemar. Dans cette petite ville perchée dans la montagne du Metn, au nord-est de Beyrouth, la vie reprend difficilement son cours. Planté à l'entrée de la cité, le portrait de l'enfant du pays, feu Pierre Gemayel, assassiné le mardi 21 novembre à Beyrouth, ravive la douleur. Un calme pesant a succédé au défilé ininterrompu de personnalités de tous bords, d'amis et de sympathisants venus de partout présenter leurs condoléances à "la famille". "Que Dieu les aide, dit sobrement la libraire. Tout le monde est triste."

Fief des Gemayel depuis le milieu du XVIe siècle, la "Maison de roc" - ce serait le sens du mot bikfaya en langue syriaque - est sous le choc de la perte de "cheikh Pierre" et de la tragédie qui poursuit sa famille depuis trente ans. Le titre de "cheikh" n'a rien à voir ici avec un quelconque statut religieux. C'est un titre honorifique que détiennent les membres de certaines grandes familles qui se sont distingués au service de l'intérêt général à travers l'histoire. Les Gemayel sont maronites (catholiques), c'est-à-dire membres de l'une des communautés libanaises numériquement les plus importantes. Dans son ouvrage aux accents hagiographiques, Les Gemayel dans l'histoire du Liban (en arabe), le biographe Antoun Cheebane indique qu'ils sont "cheikhs" depuis le XVIIe siècle.

Les Gemayel, ou plus précisément les descendants de Pierre Gemayel, fondateur, il y a soixante-dix ans, du parti des Kataëb (Phalanges), ont payé un lourd tribut aux turbulences qui agitent le Liban depuis le milieu des années 1970. De son petit-fils Amine Al-Assouad, à son autre petit-fils, le défunt ministre de l'industrie - qui, comme le veut la tradition, porte le nom de son grand-père -, en passant par Maya, sa petite-fille, et Béchir, son fils et ancien président élu, la série noire a commencé en 1976. Tous ont payé leur appartenance à la ligne suivie par le parti.

Pierre, le patriarche, a passé une partie de son enfance en Egypte, où son père, Amine Gemayel, médecin, s'était exilé avec sa famille au début de la première guerre mondiale. L'exil était dicté par les menaces qui pesaient sur le Dr Gemayel, très lié aux consuls français depuis l'entrée des troupes turques au Mont-Liban, en violation du Règlement organique qui, depuis 1861, soustrayait cette région à l'autorité de la Sublime Porte. A la fin de la Grande Guerre, la famille regagne le Liban, où Pierre poursuit sa scolarité avant de faire des études de pharmacie au Liban puis en France. Féru de sport, notamment de football, il fonde l'Equipe de la jeunesse catholique, puis la Ligue libanaise de foot. Il s'intéresse peu à la politique.

L'année 1936 marque un tournant. Pierre Gemayel assiste, en qualité de président de la Ligue de football, aux Jeux olympiques de Berlin organisés par le régime nazi. Séduit par l'ordre et la discipline, il en retient l'idée qu'il faut organiser la jeunesse et fonde, sur un modèle nationaliste paramilitaire, le Mouvement des kataëb (phalanges). Des cinq membres fondateurs au nom desquels le mouvement a été créé, il ne reste plus, un an plus tard, que Pierre Gemayel, mais les adhérents sont de plus en plus nombreux. Le mouvement, qui se veut à égale distance des partisans de l'unité syrienne et des partisans d'un Liban province française, réclame "un Liban souverain et indépendant, allié et ami de la France". Le pays du Cèdre est alors encore sous mandat français.

Le mouvement, dont la devise est "Dieu, famille, patrie", est ouvert à toutes les confessions : dans les faits, il est exclusivement chrétien. A deux reprises, en 1937 et 1940, Pierre Gemayel, avec d'autres, est arrêté par les forces françaises pour avoir participé aux protestations populaires réclamant l'indépendance. Celle-ci deviendra effective en 1943. A partir de 1960, Pierre Gemayel est régulièrement élu député de Beyrouth et plusieurs fois nommé ministre, jusqu'à sa mort, en août 1984. Ceux qui l'ont accompagné dans son cursus politique affirment qu'il a toujours été partisan de la coexistence entre les communautés. Les adversaires des Kataëb pendant la guerre civile de 1975 à 1990 les voient plutôt comme des "isolationnistes".

Le 13 avril 1975, Pierre le patriarche, échappe à un attentat aux conséquences désastreuses pour le pays tout entier. Alors qu'il participe à l'inauguration d'une église, dans le quartier chrétien d'Aïn Remmaneh, Gemayel, qui a toujours dénoncé la présence armée palestinienne au Liban, est la cible de tirs de fedayins. En riposte, les phalangistes attaquent quelques heures plus tard un bus transportant des Palestiniens qui passe au même endroit. C'est le début d'un cycle infernal de violence qui embrasera le pays pendant quinze longues années. Le conflit oppose les forces dites palestino-progressistes aux milices chrétiennes, dont la branche armée du parti des Kataëb est la colonne vertébrale.

Un an après le déclenchement de la guerre, Pierre Gemayel est l'un des piliers du Front libanais, qui vient d'être mis sur pied entre leaders chrétiens. C'est son fils cadet, Béchir, qui sera l'étoile montante de cette guerre. A l'heure où la politique a cédé la place au langage des armes, Béchir est à la tête de la branche paramilitaire du parti. Et il s'impose.

Les milices Kataëb et celles de l'autre grande formation chrétienne, le Parti national libéral (PNL), ont beau être du même bord, leurs rivalités perdurent. Elles se traduisent par des accrochages de plus en plus fréquents, jusqu'à cette année 1979, lorsque Béchir décide de mettre de l'ordre dans les rangs. Il croise le fer avec ses alliés-adversaires. Les combats font 150 morts et des centaines de blessés, mais se soldent par la victoire de Béchir. A la tête de toutes les milices chrétiennes, groupées sous l'appellation de Forces libanaises, il est désormais l'homme fort du camp chrétien.

Il éclipsera son père et les autres dirigeants chrétiens. Il court-circuite aussi l'ascension de son frère aîné, Amine, peu porté sur le paramilitaire et supposé hériter du legs politique du patriarche, comme le veut la tradition des dynasties familiales libanaises. Les relations entre les deux frères ne sont pas au beau fixe. La stature de Pierre, à la fois pater familias et "chef supérieur" du parti, amortit les divergences.

Février 1980 : la guerre est entrée dans sa cinquième année. Béchir, souffrant, s'abstient de sortir de chez lui. Il échappe ainsi à un attentat perpétré par des Palestiniens, mais dans lequel sa fille Maya est tuée. Elle avait 20 mois. Deux ans plus tard, le 14 septembre 1982 très précisément, soit vingt et un jours après avoir été élu président de la République, Béchir, qui est l'artisan du rapprochement entre les Forces libanaises et Israël, est tué dans un autre attentat. L'armée israélienne occupe alors le Liban depuis plusieurs semaines.

Arrêté, l'auteur de l'attentat est un membre du Parti nationaliste socialiste (PNS), partisan de la "Grande Syrie" et ennemi juré des Kataëb. Le PNS affirme que l'auteur de l'attentat agissait pour le compte des Palestiniens. Quelle que soit la vérité, trois jours plus tard, les Forces libanaises voulant venger la mort de leur chef entrent dans les camps de réfugiés palestiniens de Sabra et Chatila, à la périphérie sud de Beyrouth. Protégés par l'armée israélienne, les miliciens chrétiens se livreront à de véritables massacres tuant entre 900 et 3 000 réfugiés, selon les estimations, en moins de quarante-huit heures.

Elu le 21 septembre 1982, Amine, frère aîné de Béchir, accède à la présidence. Six ans plus tard, au terme d'un mandat critiqué par une partie au moins du pays, et au cours duquel un "traité de paix" a été négocié avec Israël, puis mis en échec par la Syrie, le Liban est profondément divisé. La guerre civile continue de faire rage. Le Parlement n'ayant pu élire son successeur, Amine Gemayel confie la présidence de la République au commandant en chef de l'armée, le général Michel Aoun, et s'exile en France avec sa famille.

Pierre, son fils aîné, revient au pays en 1992, et se lance dans des études de droit. Il oeuvre au retour de son père au Liban et est élu député en l'an 2000. Il s'emploie à redynamiser le parti, alors en perte de vitesse, et à réunifier ses rangs après une scission. Au sein de la direction du parti qui compte sur ses capacités de séduction et de conviction pour attirer les jeunes, il représente la jeune génération. Il réussira au-delà de toute attente.

Lors des manifestations et des rassemblements populaires organisés par la majorité politique antisyrienne après l'assassinat de l'ancien premier ministre Rafic Hariri, en février 2005, Pierre Gemayel bénéficie, pour la première fois, d'une surface médiatique véritablement nationale. Réélu député au printemps 2005, nommé ministre de l'industrie en juillet, il est assassiné le 21 novembre 2006. Il avait 34 ans.

Exception à la règle, Sami, son frère, n'est pas membre du parti. Des tensions l'opposaient au ministre assassiné à propos de la ligne à suivre. N'ayant jamais cru à la réunification du parti que Pierre a réussie, Sami a décidé de former son propre groupe. "Loubnanouna" (Notre Liban) est encore petit, mais, selon certains, il plaide pour l'établissement d'un Etat fédéral au Liban. Or, cette idée, déjà évoquée durant les années de guerre civile, court à nouveau dans certains milieux chrétiens.


Mouna Naïm
Article paru dans l'édition du 02.12.06
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Publié dans a l'étranger

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