Sarkozy et le partage du pouvoir, par Jérôme Jaffré
Tout cela pourrait apparaître comme une simple affaire d'ambitions personnelles si ce qu'on pourrait qualifier d'excès de position dominante de M. Sarkozy ne finissait par inquiéter une partie importante des Français. Ses propositions sur les institutions, au début de l'année, ont laissé entendre que son projet était d'ajouter aux fonctions du président de la République l'essentiel du rôle du premier ministre, tout en restant bien discret sur les contre-pouvoirs qui viendraient limiter cette toute-puissance. Certains propos laissent également penser que, même élu, il entend bien garder le contrôle de l'UMP. Cette conception est de nature à fournir les armes d'une campagne anti-Sarkozy, puisque, parmi les critiques que le public lui adresse, vient déjà en bonne place le sentiment d'un homme "assoiffé de pouvoir".
Ce schéma, s'il est celui de M. Sarkozy, s'inscrirait, il est vrai, dans la conception clanique qui fut celle des présidents gaullistes de la Ve République. Le général de Gaulle parlait de ses "compagnons", nommait premier ministre son ancien directeur de cabinet et attendait des députés qu'ils se comportent comme des "godillots". Elu président, Georges Pompidou écarta sans ménagement nombre des collaborateurs du Général, évinça les gaullistes de gauche, et son successeur à Matignon, Maurice Couve de Murville, disparut de la scène politique. Vainqueur en 1995, M. Chirac, au lieu de rassembler sa majorité, mena la chasse aux balladuriens. Bénéficiaire d'un triomphe bien chanceux en 2002, il se replia sur ses soutiens du premier tour, qui représentaient moins du cinquième du corps électoral. C'est ce boomerang qui inquiète aujourd'hui les chiraquiens, dont beaucoup sont à la recherche d'assurances sur leur avenir dans le sarkozysme.
Fait nouveau dans cet héritage, la conquête de l'UMP par M. Sarkozy a transformé l'équilibre classique des institutions. Le ministre de l'intérieur a en effet profité de la révolution démocratique - l'élection du président au suffrage universel des militants - lancée au RPR par Philippe Séguin et de la condamnation d'Alain Juppé. Nicolas Sarkozy a réussi ainsi à mettre la main sur le grand parti de la droite voulu par Jacques Chirac comme garantie d'un mandat sans histoires et promesse d'être libre de se représenter ou de mettre sur orbite le successeur de son choix.
La conquête du parti unique par M. Sarkozy a jeté à bas ce bel édifice. M. de Villepin n'a jamais pu exercer la fonction de chef de la majorité, traditionnellement dévolue au premier ministre. Et M. Chirac, s'il semble brûler d'envie d'être candidat, se trouve sans parti ni électeurs pour le soutenir, ce qui risque fort de transformer son désir en regret. Il ne peut même pas peser sur le choix de celui qui portera les couleurs de la droite et qui s'est imposé contre lui.
Président de l'UMP, M. Sarkozy dispose d'un double pouvoir décisif : le contrôle financier de la droite, puisque le budget annuel du mouvement est de l'ordre de 50 millions d'euros, et son contrôle politique, avec les investitures accordées pour les différentes élections, et en particulier aux 362 députés membres du groupe UMP ou apparentés. La volonté de cohérence des électeurs et la notabilisation du système politique qu'entretient le scrutin majoritaire donnent à M. Sarkozy, s'il est élu président, de fortes chances de voir reconduite à l'Assemblée nationale la majorité absolue des sièges pour son parti.
JOLI PARADOXE
Enfin, le culte du chef hérité du gaullisme et le charisme du ministre de l'intérieur lui assurent au sein de son parti des scores à la soviétique. Le projet législatif - critiqué à haute voix par Mme Alliot-Marie - ne vient-il pas d'être adopté par 98 % des adhérents ? Dans ces conditions, la réticence des candidats possibles à se lancer dans le processus des primaires paraît assez naturelle. Aujourd'hui, l'UMP est moins le grand parti de la droite qu'un parti de supporteurs.
A la lumière de ce qu'il fait subir à M. Chirac, on comprend que M. Sarkozy, s'il est proclamé vainqueur le 6 mai 2007, ait le souci de ne pas laisser un grand baron de la droite s'emparer de l'UMP ! De même qu'on discerne dans la stratégie de M. Juppé, premier président du mouvement, ou de Mme Alliot-Marie, seule RPR à avoir été élue à sa tête directement par les militants, le dessein de se faire élire président de l'UMP pour assurer leur poids politique et préparer les échéances suivantes.
En leur temps, le général de Gaulle et Georges Pompidou veillèrent à ce que l'UNR puis l'UDR ne soient dotées que d'un simple secrétaire général, si possible assez effacé. Mais la demande démocratique est aujourd'hui beaucoup plus forte que dans les années 1960 ou 1970. Et l'UMP ne peut réussir à assembler les traditions gaullistes, libérale et pour partie centriste en étouffant en son sein le débat démocratique.
A terme, le risque pour l'UMP est d'éclater en plusieurs formations distinctes. La solution réside sans doute dans l'abandon du culte du chef et l'approfondissement d'une vie démocratique reconnaissant l'existence de véritables courants et leur représentation à hauteur de leur influence, avec à la tête un leader qui en assure l'équilibre. Joli paradoxe : si elle porte son président à l'Elysée, l'UMP, pour assurer son avenir, devra davantage ressembler au Parti socialiste !
Dans l'immédiat, le risque pour M. Sarkozy est que les Français s'inquiètent de ce qui pourrait apparaître comme une volonté de tout régenter. Même avec des hommes ou des femmes liges, il ne pourra pas cumuler les fonctions de président de la République, de premier ministre et de chef de l'UMP, comme il cumule aujourd'hui les rôles de ministre de l'intérieur-candidat à l'élection présidentielle-chef de l'UMP et président du conseil général des Hauts-de-Seine. Le risque est aussi que les barons de son camp préfèrent agir pour sa défaite plutôt que de se voir privés d'avenir. Pour s'élever à la fonction présidentielle, il lui faut faire progresser la démocratie à droite et montrer que, s'il est élu, il partagera un peu de son pouvoir.