Quand l'art s'impose aux politiques, par Nathaniel Herzberg

Publié le par david castel

LE MONDE | 26.10.06 | 13h45  •  Mis à jour le 26.10.06 | 13h45
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Mercredi 27 septembre, le jour de la sortie du film Indigènes, le secrétaire d'Etat aux anciens combattants, Hamlaoui Mekachera, annonçait l'alignement des pensions des anciens combattants étrangers sur celles de leurs frères d'armes français. Par cette décision, prise quelques jours plus tôt, Jacques Chirac entendait mettre fin à quarante-cinq ans d'injustice. Sans attendre le verdict des billetteries, le réalisateur Rachid Bouchareb et ses comédiens remportaient une première victoire.

Des premiers jours de tournage jusqu'à la veille de la sortie, tous avaient mis en avant l'enjeu mémoriel du film, mais aussi son objectif politique. Au Festival de Cannes, en mai, ils avaient gravi les marches accompagnés de vieux tirailleurs marocains. A peine leur prix d'interprétation obtenu, ils avaient lancé une pétition réclamant une égalité de traitement pour ceux qui avaient combattu côte à côte. Autant dire qu'ils situaient leur film dans la longue tradition du cinéma militant. La mesure prise par Jacques Chirac les conduit plus loin : elle propulse Indigènes dans le club très fermé des oeuvres d'art directement à l'origine d'une décision politique.

Un rapide survol des deux derniers siècles en dresse un joli inventaire. En 1831, Victor Hugo s'en prend, dans Notre-Dame de Paris, aux "bandes noires" qui démembrent les joyaux du patrimoine français. L'émoi provoqué par le livre aboutit, l'année suivante, à la création de l'inspection des monuments historiques. En 1863, l'écrivain britannique Charles Kingsley publie The Water Babies, conte onirique et philosophique racontant les déboires d'un petit ramoneur. Succès retentissant. Quelques mois plus tard, la Chambre des communes bannit les enfants des activités de ramonage.

Au tournant du siècle, c'est au tour des Etats-Unis d'être touchés par le phénomène. En 1890, le livre du photographe danois Jacob Riis How the Other Half Lives, consacré aux taudis new-yorkais, bouleverse le jeune chef de la police Theodore Roosevelt. "J'ai lu votre livre, je voudrais vous aider", lui écrit-il. Le photographe militant embarque le jeune politicien républicain dans ses virées à travers la ville. L'amitié qui naît et le souvenir de ces photos inspireront, pendant quinze ans, la politique de réduction de l'habitat insalubre de celui qui devient successivement gouverneur de New York et président des Etats-Unis. Un président apparemment sensible sur ce point aux artistes, puisqu'en 1906 il réagit à la publication de La Jungle, d'Upton Sinclair, chronique de la misère sociale dans les abattoirs de Chicago, en faisant adopter le Food and Drug Act, texte fédéral établissant des normes sanitaires dans la production alimentaire.

Certaines oeuvres ont une postérité politique aussi établie que célèbre. Le Voyage au Congo (1926) d'André Gide a successivement abouti à un débat au Parlement sur l'attitude des entreprises françaises à l'étranger (1927), au non-renouvellement des grandes concessions dans les colonies (1929) et à la ratification par la France de la convention de l'Organisation internationale du travail (OIT) sur l'abolition du travail forcé (1930). De même, le droit de suite, qui réserve aux héritiers d'un artiste un pourcentage sur les ventes des oeuvres du défunt, a été arraché, en 1920, grâce à un dessin de Forain. L'ami de Rimbaud y montrait deux enfants, en guenilles, commentant une vente aux enchères : "Un dessin de papa." On connaît plus encore le rôle décisif du recueil du journaliste Albert Londres, Au bagne, sur la fermeture du pénitencier de Cayenne.

Mais qui sait que l'indépendance de la Belgique, en 1830, est née en écho à La Muette de Portici, un opéra d'Auber écrit sur un livret de Scribe ? Ou encore que le premier mouvement d'autodéfense juif, en Russie, n'est pas apparu en réaction au terrible pogrom de Kichinev, en avril 1903, mais en réponse à la publication fracassante du poème de Bialik, Dans la ville du massacre, qui dénonçait la passivité des victimes ? "Au cimetière, mendiants, vous déterrerez les ossements de vos parents/Et ceux de vos frères martyrs, vous en remplirez vos sacs/Et les chargeant sur votre épaule, vous partirez dans l'intention/D'en faire commerce dans toutes les foires (...) Et en appelant à la bonté des nations, implorant la pitié des peuples/Comme vous avez toujours mendié, vous mendierez." En septembre 1903, à Gomel, les assaillants enregistraient leur première défaite.

Un peu plus récemment, le film de Mervyn LeRoy Je suis un évadé, produit par la Warner en 1932, a joué un rôle déterminant dans la suppression des travaux forcés et de l'enchaînement des détenus aux Etats-Unis. De même Je veux vivre, de Robert Wise (deux Oscars en 1958), a-t-il pesé dans la décision de quelques Etats américains d'abolir la peine de mort. Une légende veut que Casablanca, de Michael Curtiz (1942), ait incité les Américains à reconnaître le gouvernement de la France en exil...

DÉVERROUILLER L'ORDRE SOCIAL

Cette liste, forcément incomplète, illustre en tout cas le pouvoir décapant d'une oeuvre d'art. Elle révèle, catalyse, résume ou simplement amplifie un mouvement déjà existant. L'artiste n'est pas forcément le voyant, cher aux idéalistes. Mais là où le pouvoir dominant a imposé ses frontières, séparé le possible de l'impossible, le pensable de l'impensable, le visible de l'invisible, il peut trouver la clef qui déverrouillera l'ordre social.

Alors, bien-sûr, Indigènes reflète son époque avec toutes ses contradictions et tous ses excès. Là où les politiques s'inclinaient devant le magistère d'André Gide, ils posent en photo aux côtés de Jamel Debbouze. Là où il fallait soixante ans d'efforts conjugués à William Blake, Charles Dickens et Charles Kingsley pour faire flancher les parlementaires britanniques, il suffit d'un prix d'interprétation, d'un lobbying astucieux et d'une projection devant Mme Chirac et son mari pour changer la donne. Là ou les congressistes américains découvraient, atterrés, l'état "dantesque" des abattoirs, le chef de l'Etat s'étonne benoîtement d'inégalités qu'associations, historiens et journalistes dénonçaient depuis vingt ans. Là où Theodore Roosevelt lançait une politique urbaine et sanitaire cohérente, M. Chirac se contente d'un alignement des pensions partiel et tardif qui, un demi-siècle après les faits, exclut les engagés non combattants, écarte tout rattrapage et évacue veuves et ayants droit.

Surmédiatisation, accélération du temps, culte de l'effet d'annonce : Indigènes et son succès renvoient une image peu reluisante de notre grand cirque cathodique. Ils signent ainsi, à leur manière, la défaite des politiques. Mais ils rappellent aussi aux artistes que, à l'heure du désenchantement et du repli, un film peut encore faire bouger le monde. Pourquoi ne pas y voir une victoire du cinéma ?

Nathaniel Herzberg
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Publié dans Cinéfmatografile

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