Regard rétrospectif sur limmigration afro-américaine et africaine au cours du 20e siècle en France et aux Etats-Unis
| . Et comment au 21e siècle, la France terre d’asile est devenue terre d’exclusion. | ||
The French could entertain the idea of me because they were not immersed in guilt about a mutual history – just as white Americans found it easier to accept Africans, Cubans or South American Blacks that the Blacks who had lived with them foot to neck for two hundred years. I saw no benefit in exchanging one kind of prejudice for another (Maya Angelou (1)).
Qui se souvient encore de Amistad, le navet hollywoodien de 1997 ? Moi, je suis allé le voir par devoir, parce qu’enseignant un cours d’histoire intitulé The African-American Experience, j’étais curieux de voir comment Spielberg, metteur en scène juif, père adoptif de deux gamins African Americans - qui, en 1993, avait ému l’Amérique en racontant sur grand écran la geste héroïque de Schindler - allait se dépatouiller de cette plongée dans la mémoire d’autrui : Une révolte collective de 52 captifs à bord d’un navire espagnol faisant voile vers Cuba en 1839 ; l’arraisonnement du navire au large de New Haven par un bâtiment américain ; la bataille juridique qui s’ensuit entre les « Africains » et l’appareil judiciaire américain sont réduits par la caméra hollywoodienne à la figure « ramboesque » de Cinqué, le leader des mutins, joué par l’acteur béninois Djimon Hounsou.
Est-ce pure coïncidence que le premier acteur africain à « percer » si superbement à Hollywood vienne d’un pays d’Afrique « francophone » ? Ou n’est-ce qu’un fait fortuit que cet acteur avant d’atteindre la célébrité à Los Angeles soit passé de son Bénin natal à l’enfer des SDF en France ? Hounsou est, pour ceux qui n’ont encore rien compris au rêve américain, un rescapé de la France de Pasqua (maintenant celle de Sarkozy), la France des délits de faciès, la France de la racaille. En l’espace de quelques années il est passé du labyrinthe du métro parisien aux studios d’Hollywood ; de la peste des usagers du métro parisien à la coqueluche de la jet set African American. Cadet d’une famille béninoise de cinq enfants, il débarque en France à l’âge de treize ans. D’école buissonnière en école buissonnière, il se retrouve à la rue à l’âge de 21 ans. Il quitte alors Lyon pour passer des années de galère à Paris, clochard, fouillant les poubelles la nuit pour une maigre pitance et mendiant dans les stations de métro. Sans papiers, sans domicile, sans ressources, en un mot SDF, Djimon joue au chat et la souris avec les « keufs » en quête de faciès jusqu’à ce que remarqué par un photographe, pour son look d’Apollon, il se fait engager comme modèle chez Thierry Mugler.
Se sentant à l’étroit dans une France frileuse, Hounsou tente l’aventure américaine en 1990. Son point de chute, c’est Los Angeles où il compte démarrer une carrière d’acteur. C’est d’abord deux rôles mineurs dans deux navets. Et puis, c’est le gros lot. Steven Spielberg et la productrice African American Debbie Allen montent Amistad, et, pour le casting du héros principal, Cinqué, ouvrent des studios dans trois continents (l’Amérique, l’Afrique et l’Europe). Deux acteurs émergent en tête de liste : Will Smith (Independence Day) et Isaac de Bankolé (Chocolat). Spielberg fait son choix : Djimon sera Cinqué.
L’aventure de Hounsou est peut-être extrême, mais pas unique. En juillet 1997, Cheick Diarra, le mastermind de l’opération « Pathfinder » me fait des confidences à partir de son bureau de Pasadena. Pour les Africains et les Français qui ont entendu parler de lui, il est « le Malien de la planète Mars », pour les Américains, il est l’un des meilleurs chercheurs de la Nasa. Cheick Modibo Diarra est lui aussi, comme Djimon Hounsou, arrivé en Californie via la France. Une licence de Maths-Physique à Jussieu en 1976, un séjour de vacances aux États-Unis où, « juste pour voir », il remplit un dossier d’inscription à Howard University (Washington DC), une bourse miraculeuse, un diplôme d’ingénieur aérospatial et de génie mécanique, et le voilà professeur à Howard, la plus prestigieuse des universités noires. Il est contacté ensuite par la Nasa pour fabriquer et naviguer des sondes spatiales. Quand je suis arrivé dans le staff de la mission Magellan, on m’a dit : « Voici ton nouveau job. Tu es responsable de la navigation ». C’était incroyable : comment pouvait-on laisser entre des mains comme les miennes un projet de 970 millions de dollars ? J’ai vraiment paniqué. Mes collègues me donnaient des tapes sur l’épaule, ponctuées de : « Cool, man, on n’en sait pas plus que toi et on est pourtant là. Tu vas y arriver ». Et le plus extraordinaire c’est que le miracle a eu lieu. Je n’en revenais pas. Mais c’est vraiment cela, l’Amérique (2).
En juillet 1997, la mission « Pathfinder » n’aurait pu voir le jour sans la contribution de Cheick Diarra, véritable maître d’œuvre de l’opération et qui, aujourd’hui, n’exclut pas que demain des hommes pourront marcher sur Mars. Quand on lui demande s’il aurait pu connaître la même carrière en restant en France, il répond, placide : Rétrospectivement, je pense tout de même qu’à l’époque il était peut-être plus facile d’y arriver en Amérique qu’en France. Le système universitaire américain est moins cloisonné, il y a moins de chapelles… (3)
Il existe aujourd’hui aux États-Unis des milliers de talents africains dont la venue et la carrière chez l’Oncle Sam sont déjà interprétées par certains en termes de « conspiration anglo-saxonne ». On le sait bien : depuis la nuit des temps les Anglo-saxons passent leur temps à conquérir le monde et à drainer les meilleurs cerveaux de la planète, les arrachant à des lieux où ils pourraient être plus féconds. Des milliers de Français ont été ainsi recrutés par l’Oncle Sam ou, diraient certains, se sont laissés séduire par le rêve américain. La France n’en a jamais eu cure. Elle fait aujourd’hui de la résistance parce que l’Oncle Sam fait main basse depuis quelques années sur un domaine réservé, les élites africaines de ses anciennes colonies ; elle s’imagine qu’avec sa « migration choisie », que Sarkozy est allé prêcher récemment en terre d’Afrique, devant des Maliens abasourdis, elle pourra changer le paysage de l’immigration dans l’Hexagone et créer de nouveaux rapports avec l’Afrique. Il est temps d’affronter la réalité. La France est passée en l’espace de quelques décennies d’une terre d’asile à une terre d’exclusion. Un pays, au carrefour des cultures, qui s’est façonné grâce à l’apport de tant de talents du monde entier, et notamment de l’Afrique, revendique mordicus et de manière anachronique un exclusivisme qui ne le grandit pas. Et pourtant, il y a à peine un demi-siècle, la France symbolisait, avec ses valeurs républicaines, une terre d’accueil pour nombre d’individus persécutés ailleurs, et notamment aux États-Unis. Mon propos n’est pas tant de montrer ce que la France perd ou ce que les États-Unis gagnent dans ce brain drain. Ce qui me fascine et en même temps m’interpelle dans ce phénomène est la capacité des Africains « francophones » à investir le monde au-delà de leur oikoumenè – dont jusqu’à une date récente la France constituait le nirvana (4) – et à se refaçonner.
L’épigraphe quidonne le ton à cet article est extraite de Singin’ and Swingin’ and Gettin’ Merry like Christmas, l’autobiographie de Maya Angelou. Elle, comme beaucoup d’artistes, d’activistes et d’écrivains African Americans, Sydney Bechet, Alex Haley (5), Angela Davis, Toni Morrison, Jessye Norman, Eldridge Cleaver (6), Eartha Kitt, arrêtons là la liste, avait choisi la France, une France alors généreuse, entichée de différence, une France dont le cœur, Paris, devint le second amour de tous les rescapés du KKK et d’une Amérique rongée par les démons du racisme et de la ségrégation.
France, terre d’asile et de liberté
These French people don’t bother with no color line business. They treat us so good that the only time I ever know I’m colored is when I look in the glass (7).
La passion des African Americans pour Paris et la France, en général, ne remonte pas, comme on l’accrédite souvent, à la Première Guerre mondiale mais à quelques décennies auparavant, au moment de l’abolition de l’esclavage aux États-Unis. Plusieurs activistes comme Frederick Douglass, Booker T. Washington et Mary Church Terrell, des artistes, le peintre Henry Ossawa Tanner (8) notamment, mais aussi un nombre considérable de gens du spectacle vinrent chercher en France les vertus démocratiques et libérales dont la société américaine postbellum avait privé sa « minorité » noire. À la veille de l’émancipation, la population noire des États-Unis passait de la plantation cotonnière au ghetto urbain, de l’esclavage à la ségrégation, du statut d’esclave à celui de citoyen de second rang. Pour l’élite métisse de la Nouvelle Orléans dont les enfants étaient exclus des meilleures écoles, réservées aux Blancs, la France devint un refuge idéal (Stovall 1996 : xiv). Avant la Première Guerre mondiale les African Americans en France représentaient ce que la société noire américaine comptait de plus nantie et éduquée. Loin d’être une aventure – comme ce sera le cas dans les années 1950, quand une population de migrants parfois sans le sou (9) afflua en France à la recherche de conditions plus favorables pour exercer ses activités –, la traversée de l’Atlantique débouchait souvent sur un exil doré.
Avec l’arrivée des soldats African Americans sur le théâtre de la guerre en France, on assiste à un changement radical. En devenant populaire, cette migration vulgarise du coup l’image – on verra plus loin qu’il s’agit d’un mythe – d’une France libérale et fidèle à sa devise révolutionnaire, « Liberté, Égalité, Fraternité », qui, selon le poète noir Countee Cullen (résidant à Paris dans les années 1920) n’étaient pas des mots creux, mais exprimaient l’esprit qui incarne Paris (Fabre 1991 : 81). Pour montrer que cette image s’était déjà répandue dans les couches populeuses de la communauté noire des États-Unis, il suffit de considérer l’enthousiasme parmi les noirs à l’annonce qu’une division entièrement composée de troupes noires serait envoyée en France. Beaucoup s’enrôlèrent, convaincus de remplir une mission historique : défendre la « patrie de la démocratie » (Favre 1991 : 2). En 1917, ces effectifs comptaient au moins 200 000 soldats cantonnés pour la plupart dans des tâches subalternes et ingrates. Les plus fortunés, provenant de la 93e division de l’infanterie, furent intégrés dans l’armée française aux côtés des troupes coloniales. Le haut commandement américain ne s’y résolut qu’à la condition que des consignes draconiennes fussent observées quant au traitement de ces recrues. Une sorte de vade-mecum à l’usage des officiers français, intitulé « Information secrète concernant les troupes noires américaines », fut rédigé dans le but de réglementer les contacts entre les éléments blancs et noirs américains dans l’armée française. Toute camaraderie et toute intimité devaient être évitées entre les officiers français et les officiers noirs. On interdisait aux officiers français de leur serrer la main, de manger avec eux au même mess, de les visiter ou de converser avec eux sauf dans le cadre des obligations de service. Le colonel Linard, commandant des troupes coloniales de l’AEF, porta le document à l’attention des autorités françaises en leur demandant « qu’elles ne gâtent pas les nègres (10) ». Lorsque le document fut lu au palais Bourbon, au mois de juillet 1917, une tempête d’indignation anima l’Assemblée. La majorité des députés, outragée par la coloration raciste du document, décida de le répudier et de passer à sa place une résolution garantissant l’égalité des droits et de traitement entre les troupes noires et blanches (11).
Intégrés dans les unités françaises ne signifiait pas toujours pour les soldats noirs être exonérés des lois de Jim Crow que les blancs Américains tenaient en vigueur sur le sol français. En dépit des récriminations des autorités et de la population françaises, les officiers américains continuaient à soumettre leurs troupes noires à des traitements odieux. On sévissait le plus durement (exécution sommaire, lynchage, pendaison…) contre les soldats noirs trouvés en compagnie de jeunes filles françaises. En avril 1919, dans le port de Saint-Nazaire, des soldats blancs Américains sont violemment pris à partie par la population de la ville pour avoir insulté une femme française attablée à un restaurant avec un soldat noir. À Granvillars, les troupes blanches américaines, qu’on accuse de se comporter avec arrogance, comme en pays conquis, sont mises en quarantaine, houspillées et finalement chassées par les habitants qui, par la voix de leur maire, demandent le retour des « vrais Américains », c’est-à-dire les soldats noirs du 370e régiment américain qui s’étaient attaché les villageois par leur courtoisie (12). À Cherbourg, les officiers américains échouent dans leur tentative de mettre en vigueur un régime de ségrégation en créant des maisons closes désignées pour blancs et noirs. Des soldats de la police militaire sont postés aux alentours pour assurer la séparation. Mais c’est sans compter avec la malice des prostituées françaises qui opèrent indistinctement dans les deux maisons (13).
Utilisés aux avant-postes sur plusieurs théâtres de la guerre, les soldats African Americans étaient pourtant absents lors de la grande parade militaire du 14 juillet 1919, par décision du haut commandement américain qui dut cependant souffrir la présence des troupes noires françaises et britanniques.
Cette rencontre avec la France républicaine transforma l’Amérique noire (14). La France devint, aux yeux de beaucoup de noirs Américains, une sorte de substitut à cette Afrique mythique de Garvey et de Du Bois, terre des ancêtres mais distante, terre aux racines introuvables et en même temps si fragiles et si complexes. La France, elle, avait quelque chose de tangible à offrir : la liberté ; même si, paradoxe que peu d’exilés noirs américains ont épinglé, des millions de colonisés dans l’empire français en étaient privés. Aussi, n’est-ce pas étonnant qu’au lendemain de la Grande Guerre, en février 1919, c’est à Paris que se réunit, à l’initiative de W.E.B Du Bois, Blaise Diagne et Gratien Candace le premier congrès panafricain, baptisé à l’époque « Congrès de la race noire (15) ».
Jusqu’au moment du Civil Rights Movement qui entraîna la déségrégation dans le sud des États-Unis et fit enfin entrer les noirs dans l’antichambre de la démocratie américaine, les artistes et les intellectuels noirs s’exilèrent par centaines en France, terre d’asile, terre de liberté. Richard Wright, l’auteur de Black Boy et de Native Son, écrit avant de venir s’installer en France : « For a reason I don’t know, I’ve always felt that France would mean something to me, and that I’d live there. So I’m honor bound to see France. […] Really, next year, I want to bring my wife and child to France, to Paris. I’m going to try my best to do that (16) ». Cette raison qui taraude l’inconscient de Wright et l’attache si intimement à Paris a beaucoup à voir avec le mythe de « color blind society » que, par réaction au racisme institutionnel américain et savamment cultivé par les Français, les noirs ont tissé autour du sol français. Il y a à Paris une telle absence de « race hate », écrit Wright à un ami, que cela semble quelque peu irréel (17). « Pour la première fois de ma vie », consigne-t-il à son arrivée en France, en 1946, « j’ai marché sur une terre libre. Si vous n’êtes pas noir vous ne comprendrez jamais le lourd fardeau qu’on y abandonne (18) ». Wright ira même jusqu’à écrire, dans son adoration pour cette France si hospitalière : « Il y a plus de liberté dans un pâté de maisons à Paris qu’il y en a dans tous les États-Unis (19) ».
How calm I’ve felt in Paris ! No more of that tension which grips so hard that it almost makes you dizzy. I walk down a street and I feel my legs swinging free (20).
L’écrivain James Weldon Johnson, arrivé en France dans les années 1920, note dans son autobiographie que « depuis le jour où j’ai posé le pied en France, je m’aperçus qu’un miracle s’opérait en moi. Je devins conscient d’un rapide réajustement à la vie et à l’environnement. Je saisis de nouveau, pour la première fois depuis l’enfance, le sens de n’être autre chose qu’un être humain (21) ». Une autre découverte essentielle a trait à l’identité même des noirs d’Amérique à laquelle la France a octroyé une essence et une représentation alors inaccessibles aux États-Unis. James Baldwin, qui lui aussi a pris le chemin de l’exil vers la France, en 1949, parle de sa découverte d’une américanité, multiculturelle avant la lettre, au contact de la France.
I had never listened to Bessie Smith in America (in the same way that, for years, I would not touch watermelon (22)), but in Europe she helped to reconcile me to being a « nigger (23)».
Découverte de son humanité, contestée par le racisme blanc américain, découverte même de son américanité, reconnaissance littéraire ou artistique : voilà ce que la France avait aussi à offrir aux African Americans. « Ici en France », observe le peintre Henry Tanner, « personne ne juge un homme par la couleur. La couleur de la peau n’est ni un avantage ni un handicap » (Favre 1991 : 35). « Pour moi », remarque Chester Himes, le prolifique auteur de romans policiers, « la France m’a offert l’opportunité d’écrire sans les barrières imposées par la race, la politique, mon état de santé, mes finances ou mon apparence. La couleur de la peau n’a aucun avantage en France » (Favre 1991 : 215).
La métamorphose de la carrière de Josephine Baker, symbole de réussite et d’intégration, constitue un autre témoignage des vertus libérales de la France d’alors. Baker est apparue sur la scène musicale parisienne dans les années 1920, comme l’incarnation d’une sexualité exotique à la fois abhorrée et adorée par la France coloniale. La comtesse Riguidi décrit son spectacle comme une copulation animale : « Noirs, suants, trépignants, des êtres apocalyptiques s’agitent les uns contre les autres, frottent et trémoussent leurs reins dans un hideux semblant de rut (24) ». Dans les années 1930, et surtout après la libération, elle devint la grande star du music hall parisien (25). D’autres exemples, comme celui de Anna Julia Cooper qui, née esclave aux États-Unis, fut la première African American à recevoir un doctorat (26) d’une université française en 1925, illustrent le contraste entre une Amérique grippée par le racisme et une France exempte de préjudice racial.
Cet asile chaleureux et cette liberté retrouvée, la France ne l’offrait pourtant pas à toutes les minorités qui se retrouvaient sur son sol. Un noir des colonies, à l’exception de ceux qui avaient « réussi » l’assimilation (pensez, par exemple, à un Léopold Sedar Senghor), n’était pas toujours traité avec autant d’égard qu’un noir d’Amérique. Mais c’est aussi vrai qu’on était loin des brimades racistes qui sont aujourd’hui le lot de la plupart des Africains en France. Curieusement, et j’y reviens dans les pages qui suivent, dans ces années de l’après-guerre, c’était déjà le Maghrébin qui servait de bouc émissaire à la vindicte populaire.
Comparés aux Italiens ou aux Espagnols, dont l’intégration en France n’était pas allée sans heurts et humiliations, les African Americans n’ont pas rencontré de difficultés insurmontables, mais, au contraire, ont été perçus avec un mélange d’admiration et de compassion. D’abord, parce que la plupart d’entre eux, artistes ou hommes de lettres de talent, étaient les symboles désignés de cette Amérique conquérante qui n’a jamais cessé de fasciner les Français. Ensuite, parce que la France, malgré ses contradictions, restait fidèle à son rôle de patrie des exilés et des persécutés ; et quoi de plus noble que d’accueillir les victimes d’une démocratie dont les fondements ont coïncidé avec la grande révolution de 1789 et dont les principes remontent aux mêmes sources.
Comment comprendre le libéralisme français ?
En route, nous avons assisté à l’une des scènes les plus étonnantes de la guerre : des soldats algériens creusant des tranchées d’irrigation sous la surveillance de gardes allemandes. Les Français, colonialistes jusqu’au bout, faisaient plus confiance aux captifs nazis qu’à leurs propres troupes algériennes (27).
Nourris de nombreux témoignages d’écrivains et d’artistes African Americans, l’idée d’une France tolérante, généreuse et color-blind a pris des allures de mythe qu’il est maintenant temps d’expliquer et de mesurer à la réalité. Plusieurs facteurs expliquent l’immense intérêt que les Français ont porté aux noirs d’Amérique tout au long du XXe siècle, y compris notamment une vision contradictoire de l’Amérique et des noirs. Du primitivisme des années 1920 à l’anti-américanisme d’après-guerre, l’attitude des Français vis-à-vis du noir Américain témoigne à la fois de leur vision du monde et d’eux-mêmes (Stovall 1996 : xiv-xv).
Qui étaient ces noirs auxquels la France a offert l’hospitalité et, dans certains cas, adoptés ? Le noir Américain en France n’a jamais rempli le profil de l’immigrant traditionnel que tout le XXe siècle français caractérise comme un danger démographique, social, sanitaire et même biologique. La période où s’étoffe la présence noire américaine en France est justement celle de la naissance de l’immigré. Avant 1914, on parle d’étranger (28) en France et non d’immigré. Jusqu’à cette date, le statut de français n’offre aucun avantage particulier et celui de l’immigré n’est pas encore accablé de l’arsenal législatif et juridique qui sera conçu après la guerre. Aussi règne-t-il un certain flou quant à l’identité de nombreux étrangers vivant en France. Vers 1880, le juriste Daniel de Folleville estime que la France renferme « une multitude d’individus qui, établis de père en fils depuis un temps immémorial, n’ont pas obtenu la naturalisation proprement dite, mais jouissent néanmoins de la possession d’état de Français […]. Il peut s’en trouver qui occupent en fait des emplois publics ou siègent soit dans les assemblées parlementaires, soit dans les conseils municipaux par une suite d’erreur de leurs électeurs, tout le monde les croyant français » (cité dans Noiriel 1988 : 78).
Au cours de la Première Guerre mondiale, plus d’un million de travailleurs étrangers furent insérés dans l’économie française. Empire colonial oblige, cette première vague migratoire du XXe siècle français ratissa large : 78 556 Algériens, 48 995 Indochinois, 36 941 Chinois, 35 506 Marocains, 18 249 Tunisiens et 4 546 Malgaches ; au total, 222 793 travailleurs non-Européens (29). En reproduisant les conditions de travail en vigueur dans les colonies (ségrégation, bas salaires, tâches ardues), le Service des ouvriers et des travailleurs coloniaux (SOTC), mis en place par le ministère de la Guerre, permit à l’économie de guerre en France de bénéficier d’une main-d’œuvre coloniale bon marché sans remettre en question ni le fossé économique entre les colonies et la métropole ni davantage les hiérarchies raciales compartimentant les sociétés coloniales.
C’est au cours de cette première vague que la France laborieuse découvre un « autre » étranger qui n’est pas l’Italien à « chevelures hirsutes », coureur de jupon, mais fervent catholique, ou le « foutu belge » à l’accent inassimilable mais docile, ou encore le Polonais ivrogne invétéré, mais robuste, ou même le Russe, l’Arménien aux relents orientaux. Mais c’est le Maghrébin (kabyle surtout), qui deviendra l’« Arabe » dans les décennies suivantes, auquel on épingle les qualificatifs les plus dégradants alors qu’en 1931 il ne constitue pas plus de 4 % de la population immigrée (30) et qu’il a le taux de retour le plus élevé. On l’appelle « Sidi », à partir de 1918, en attendant « bicot ». On le veut sale, maladroit, obscène, paresseux, vindicatif, instable, etc. Ce sont des gens dangereux, des violeurs d’enfants, des vecteurs de syphilis, de tuberculose et même de lèpre, dit-on… Ils ont un instinct grégaire tel, que le quartier « Les Grésillons » à Gennevilliers devient, clame-t-on, à cause de leur présence, une réplique des bas-fonds les plus sordides d’Alger. Ils constituent une menace perpétuelle pour la pureté de la race française. « Ils mangent les chiens, les chats et les rats », rapporte l’Humanité : « Bientôt ils mangeront de la chair humaine. Quand un crime, un viol, un vol ou n’importe quel délit est commis, n’hésitez pas : attrapez l’Arabe » (cité dans MacMaster 1997 : 127).
La vindicte populaire se déchaîne donc contre les Arabes. Au printemps 1917, à Dives-sur-Mer, Versailles, Brest, Dijon et surtout Le Havre, c’est la chasse à l’Arabe. Dans cette dernière ville, le 17 juin, une quinzaine de Marocains sont massacrés par la populace du port à la suite d’une rixe (Stovall 1998 : 752-6).
Les Arabes suscitent donc une peur irrationnelle parmi les classes laborieuses françaises qui est sans rapport ni avec leur nombre ni avec une histoire coloniale qui ne se passe pas plus brutalement en Afrique du Nord que dans le reste de l’empire français. C’est qu’il y a l’Islam, qui n’a jamais été en odeur de sainteté en France, mais il n’explique pas tout, surtout dans le contexte d’une France déchristianisée où le peuple organise ses lieux et ses moments de socialisation en dehors des célébrations religieuses devenues rares. L’Islam ne suffit pas ; il y a plus, comme l’a démontré MacMaster. Le racisme contre l’Arabe a été savamment orchestré et diffusé, d’une part, par le lobby des grands planteurs français en Algérie, alarmés par l’émigration de la main-d’œuvre kabyle et, d’autre part, par les pouvoirs publics en France qui ont attisé l’hostilité populaire vis-à-vis des Nord-Africains (MacMaster 119-120 ; Lequin, dir. 403).
À la fois exutoires et boucs émissaires d’une Amérique blanche gangrenée par la vermine du racisme, certains African Americans en France ont eu raison d’associer les faveurs dont les entouraient les Français à la diabolisation de l’« Arabe ». L’homme de couleur inférieur à Paris, écrit le journaliste noir Roi Ottley, « n’est pas le Nègre mais l’Arabe, auquel on attribue un statut social et économique au-dessous des colonisés noirs » (1951 : 103). Expliquer la tolérance française à l’égard des noirs par les contours socioprofessionnels de ces migrants d’outre-Atlantique est pertinent, mais relatif. Le Nord-Africain était arrivé en France pour remplacer les hommes valides mobilisés au front (31) – on l’accusera d’ailleurs de les remplacer aussi dans leur lit (32) – ; le noir Américain y avait débarqué comme soldat et en était reparti couvert de lauriers. Le travailleur arabe avait amené dans son bagage l’Islam, le soldat noir introduisit le jazz en France (33). Grâce au jazz, les musiciens African Americans ont eu l’occasion de côtoyer l’élite parisienne, comme plus tard, dans les années 1950, les romanciers et intellectuels noirs américains fréquenteront les salons littéraires de la Rive gauche. On les retrouve à Montmartre, où ceux qui n’y habitent pas viennent passer le plus clair de leurs journées, attablés avec indolence autour d’un verre de bière ou faisant bonne chair dans un restaurant de la place. C’est tout sauf le spectacle de l’immigré – arabe, italien ou espagnol – en bleu de travail, disputant son pain à l’ouvrier français (34). La plupart des établissements que les African Americans fréquentent appartiennent d’ailleurs à leurs compatriotes et reproduisent une ambiance qui, si elle ne se caractérisait pas par un melting-pot de clients noirs et blancs, rappellerait presque les clubs noirs d’Harlem. À partir de la Deuxième Guerre mondiale, la popularité du jazz devient telle à Paris que, selon le témoignage d’un observateur, « No American city has had more jazz orchestras to visit it than has Paris […]. Perhaps there is no Negro musician of any note in [America], whether instrumental or vocal, who has not given a concert in France (35) ». Après le « Big Apple » (New York City) tout orchestre qui se respecte se doit de jouer à Paris qui, on l’oublie souvent, émerge dans ces années-là comme un des lieux-phares du Harlem Renaissance.
En 1946, l’exil de Richard Wright à Paris ouvre le chapitre d’une ère migratoire nouvelle, celle des écrivains, des intellectuels et des étudiants African Americans qui suivront ses pas dans une sorte de pèlerinage littéraire. Dans les années 1950, on les retrouve, la journée, dans les cafés de la rive gauche ; le soir ils se pressent au Bal Nègre de la rue Blomet. Paris devient le centre littéraire de l’Amérique noire et, avec la possible exception de New York, écrit Stovall (1996 : 182), « no city in America could rival the collection of black literary talent along the banks of the Seine during these years ».
Cette élite fréquente un monde fermé et exclusif, celui de l’intelligentsia française, trop préoccupée de cosmopolitisme pour être négrophobe et voulant contraster le racisme américain au libéralisme à la française. Mais une fois ce cocon franchi, le noir américain, coqueluche du tout-Paris, devient un noir ordinaire à la merci d’un racisme lui aussi ordinaire. James Baldwin en fit l’expérience à ses dépens lors d’un contrôle d’identité par la police parisienne. Baldwin avait oublié sa carte de séjour et, hésitant, présenta à l’agent l’édition anglaise de Go Tell It on the Mountain sur la couverture de laquelle figurait sa photo : « Oh, vous êtes écrivain, monsieur ! » s’excusa respectueusement l’agent, l’épargnant, du coup, du traitement humiliant qu’il s’apprêtait à faire subir aux Africains (Fabre 1991 : 206).
Le libéralisme français est donc un mythe. Aveuglés par cette façade complaisante, la plupart des noirs Américains sont tombés dans le panneau (36) sans prêter attention au racisme colonial français. Même le radicalisme d’un Marcus Garvey ménage les Français lorsqu’il accuse la race blanche dans The Negro World. Du Bois, alors éditeur du magazine Crisis et fervent militant de l’envoi de troupes noires en France, fera l’éloge de l’intégration des noirs Américains dans les régiments français à Verdun sans dénoncer la ségrégation appliquée aux tirailleurs sénégalais et leur utilisation comme chair à canon (Fabre 1991 : 48). À l’issue d’une visite au palais Bourbon, en compagnie du député Blaise Diagne, Mary Church Terrell affirme que « Tous ceux qui ont une goutte de sang africain dans leurs veines ne peuvent manquer d’honorer et d’aimer la France pour la manière dont elle traite ses sujets noirs quand ils sont sur le sol métropolitain et se mêlent librement aux autres citoyens de la grande République » (Fabre 40). « Les français me rappellent les gens de couleur », écrit le journaliste Joel Rogers à l’intention d’un lectorat African American déjà acquis à la cause francophile ; « Ils sont tout autant bruyants, le tempérament à fleur de peau, tout aussi aimables et insouciants » (Fabre 140). En réalité, le Français, pour reprendre la bonne formule de Roi Ottley, est « monsieur Jim Crow » (1951 : 70), pratiquant vis-à-vis des noirs Américains un libéralisme qui ne lui coûte rien, mais réservant les pires traitements aux colonisés d’Afrique et d’ailleurs. Méfions-nous donc des « négrophiles » comme nous le rappelle Fanon : “Pour nous, celui qui adore les nègres est aussi « malade » que celui qui les exècre (37).” La « négrophilie », c’est l’envers de l’humanisme, c’est singulariser le noir et lui ôter sa qualité d’être humain, un certain racisme républicain comme le dénonce par ailleurs Pierre Tévanian (38).
Le « péril africain » en France
La présence aujourd’hui de quelque trois millions de ressortissants des pays d’Afrique et d’Asie en pays de France est suffisante pour modifier fondamentale-ment la spécificité biologique de notre peuple et cela de façon irréversible (39).
Où sont donc les noirs d’Afrique ? J’en ai peu parlé jusqu’à présent, et pour cause ! L’intégration des noirs dans le marché du travail français date des années 1970. Avant cette période, le noir en France est étudiant ou, en temps de guerre, tirailleur. À Bourges, en 1916, reporte un journaliste de l’Humanité dans une enquête intitulée déjà « L’invasion étrangère et coloniale : » […] l’on croise, se rendant à l’usine, des nombreux Serbes à forte corpulence, des Kabyles, des Marocains en des accoutrements bizarres, mais qui, religieusement, conservent la chéchia. Des Italiens suivent un groupe d’Annamites, petits mais trapus. Si les noirs ne sont pas encore employés ici, l’on voit en revanche de solides travailleurs portugais à la veste courte, au large feutre… Mais que pense de cette véritable invasion étrangère et coloniale la population indigène? Ma foi, j’ai beaucoup questionné et dois dire que la population n’a qu’à se féliciter de ces travailleurs parlant tous les idiomes (40).
La France n’a donc pas attendu les ressortissants de l’Afrique noire pour devenir le premier pays d’immigration, devançant même les États-Unis. En 1930, elle avait déjà, de tous les pays, la plus importante population étrangère sur son sol : 515 étrangers pour 100 000 citoyens français, alors que les États-Unis n’en comptaient que 492. Le recensement de 1931 indiquait la présence dominante d’Européens dans cette population immigrée : 808 000 Italiens, 507 800 Polonais, 351 900 Espagnols, 253 700 Belges, 102 000 Nord-Africains, 98 000 Suisses, 71 900 Russes et 71 700 Allemands, etc. ; soit un total de 2 890 000 étrangers ou encore 7 % de la population totale (MacMaster 1997 : 4).
La France comptait donc presque trois millions d’émigrés, Européens pour la plupart, sans que le problème de l’immigration ne devienne la cause de tous les maux et sans que les pouvoirs publics n’exacerbent l’hostilité populaire à l’égard des étrangers. Certes, l’étranger, qu’il soit européen ou africain, n’a jamais été vu d’un très bon œil en France, mais les furies collectives et le racisme anodin qui stigmatisent certains étrangers ont, paradoxalement, hâté leur assimilation. Les chasses à l’homme et les agressions en règle contre les Belges et les Italiens installés en France expliquent, en partie seulement, la rapide intégration de ces frontaliers au sein de la population française (Noiriel 1988 : 259). Mais, cette violence populaire a beau se déchaîner contre les Maghrébins ou les Africains qu’elle n’en fait pas plus des citoyens français. Il n’y a guère aujourd’hui que les patronymes pour rappeler l’origine étrangère des Arméniens, des Italiens et des Polonais, mais pour les Maghrébins et les Africains présents sur le sol métropolitain depuis plusieurs générations, la couleur de la peau demeure une preuve indélébile d’extranéité.
La recrudescence de la xénophobie et du racisme qui caractérise aujourd’hui la France n’a aucun rapport avec une croissance, d’ailleurs contestée par les statistiques (41), de la population immigrée, mais est liée à l’origine régionale et raciale des immigrés. Jusqu’en 1973-74, date à laquelle la plupart des pays européens mettent un arrêt à l’accueil des immigrés, les principales sources des migrants qui affluent en France sont toujours européennes : Italiens, Espagnols et Portugais constituant ensemble la majorité des effectifs. En 1975, les ressortissants de l’Afrique noire constituaient moins de 3 % des 3 442 415 étrangers présents en France. Il y avait à cette date moins d’Africains en France que de Polonais ! Il y avait dans les années 1980 moins d’Africains en France que de Français en Afrique ! Jusqu’à une date récente, il y avait moins d’Ivoiriens en France que de Français en Côte-Ivoire.
Tandis que les statistiques de l’immigration en France sont restées à peu près les mêmes depuis les années 1920, c’est en revanche la composition des immigrés qui a varié depuis les années 1980 avec l’arrivée de « nouveaux étrangers », noirs d’Afrique, Asiatiques, Turcs, et la croissance des effectifs migrants en provenance du Maghreb. Aujourd’hui vivent en France entre 500 et 600 000 Africains subsahariens étrangers en situation régulière sans compter les « clandestins (42) » dont les estimations varient autour de 200 000 individus. Ils constituent autour de 5 % de la population étrangère en France.
La xénophobie institutionnalisée et le racisme diffus contre les Africains en France sont d’autant plus déconcertants que les analyses démographiques indiquent des rapprochements structurels entre population immigrée et population française. “Jusqu’aux années 1970, la population étrangère est très différente de la population française : elle est plus masculine, concentrée autour de l’âge adulte, elle comprend peu de femmes, peu d’enfants, peu de personnes âgées. L’étranger est majoritairement le « travailleur immigré »” (Lequin dir. 457). Depuis peu, grâce aux regroupements familiaux, à la reconstitution des couples et aux naissances, les deux pyramides des âges et des sexes se rejoignent. Serait-ce, alors, cette unification qui créerait un sentiment de rejet, se demande Maurice Garden (Lequin dir. 457) ?
Paradoxalement, l’immigré célibataire, de passage en France, vivant en foyer Sonacotra, envoyant chaque fin du mois une partie de son salaire dans sa région d’origine et sur lequel s’était cristallisée l’hostilité populaire durant l’Entre-deux-guerres, est aujourd’hui perçu avec beaucoup plus de tolérance. L’attitude change, en revanche, vis-à-vis de la famille immigrée qui habite le même immeuble, envoie ses enfants à la même école et est admise dans le même hôpital. Alors que cette situation augmente les chances d’une intégration plus rapide de la population étrangère, elle génère des haines infondées. En utilisant « les odeurs » comme métaphore de la race, Jacques Chirac, alors premier ministre du premier gouvernement de cohabitation, ne suggérait pas autre chose que cette idée, désormais établie dans la conscience populaire de nombreux Français blancs, d’une invasion immigrée qui corromprait la pureté de la culture française dans tous ses aspects. La France, oublieuse de l’actif des immigrés, s’est toujours attachée à en souligner le passif jusqu’à la caricature. Ainsi, elle a engrangé les profits générés par cette main-d’œuvre bon marché et s’est enrichie de l’apport culturel et social des migrants africains, mais leur refuse une place dans le creuset français.
L’Africain étranger en France n’est plus une personne mais est devenu un exutoire à la crise, à la décadence qui guette la France, et au profond sentiment d’insécurité qui grippe les Français. 70 000 Africains vivant en France en 1975, 700 000 en 1995, 7 millions en 2015 ? Mathématique de l’absurde ! Elle alimente les peurs françaises vis-à-vis d’une population à l’actif impressionnant et dont on ne considère que le passif, d’ailleurs grossi à travers le prisme déformant du discours d’intolérance qui gangrène le pays. Aujourd’hui, les Africains vivant en France sont logés à l’enseigne de l’arbitraire, des brimades et des vexations de toutes sortes. Même des éléments qu’on croirait bien assimilés, tel Kofi Yamgnane, ancien secrétaire d’État à l’Intégration et député PS du Finistère, se rebellent contre cette « lepénisation ». « Il ne peut plus y avoir un autre Kofi Yamgnane », est devenu sa boutade favorite. « Quel immigré africain venu étudier en France pourrait-il aujourd’hui gravir ainsi les échelons de la réussite ? .Aujourd’hui, on m’aurait vite jeté […] Aujourd’hui, je n’aurais jamais eu de carte de séjour. Je serais devenu clandestin, on m’aurait attrapé dans le métro. On m’aurait renvoyé (43) ».
Et pourtant c’est à cet ingénieur des Mines, originaire du Togo et débarqué à Brest en 1964, que la France doit la conception de plusieurs ponts du réseau routier breton (44).
Aujourd’hui, ces étudiants qu’évoque Yamgnane réussissent à quitter l’Hexagone unidimentionnel pour gagner la case de l’oncle Sam où les meilleurs se bâtissent des carrières et acquièrent une notoriété qui fait enrager les Français. Chaque année, les États-Unis accueillent ainsi à bras ouverts des ingénieurs, des professeurs, des hommes de lettres et des artistes africains francophones que la France a longtemps méprisés. « Parallèlement on s’est efforcé de colmater toutes le brèches par où les « flux » pourraient encore pénétrer : d’où les entraves mises à l’entrée et au séjour en France des membres de la famille, des étudiants, des demandeurs d’asile, des simples visiteurs, des conjoints de Français, soupçonnés d’être de faux étudiants, de faux réfugiés, de faux touristes, des conjoints de complaisance. L’obsession du verrouillage s’est accompagnée de l’obsession de la fraude et, parallèlement, de l’obsession de la clandestinité (45) ».
Un exemple qui a fait l’objet d’une couverture médiatique intense est celui de l’écrivain congolais Emmanuel Dongala, à qui la France a refusé d’accorder un visa humanitaire au moment même où retentissaient « les trompettes de la francophonie officielle, en novembre à Hanoï (46) », mais devant lequel les Américains ont déroulé le tapis rouge. Professeur de Chimie moléculaire à l’université de Brazzaville, auteur de plusieurs fictions littéraires, critique sur le mode burlesque des mœurs politiques de son pays, décoré chevalier des Arts et des Lettres par la France, Dongala, comme beaucoup de ses compatriotes, avait été pris au piège de la guerre civile qui a ravagé Brazzaville de juin à octobre 1997. Au plus fort de la détresse et des pillages, alors que lui et sa famille étaient exposés à tous les périls, le Quai d’Orsay lui a refusé l’asile. Sensibilisé par le sort de son ami, le romancier Philip Roth (47) alerte alors le cabinet du sénateur du Massachusetts, Edouard Kennedy, le Département d’État américain, l’organisation internationale des écrivains PEN, et réussit à rétablir le contact avec la famille Dongala réfugiée à Pointe-Noire. À son arrivée aux États-Unis, Dongala trouve à sa disposition un poste de Distinguished visiting professor de Chimie et de littérature africaine de langue française au Bard College, dans l’État de New York, où enseigne également Chinua Achebe, l’écrivain nigérian. Les Américainsoffrent même une bourse d’études à sa fille aînée alors bloquée à Brazzaville. En remerciement, Dongala confiera à la feuille de son campus ces paroles à méditer : « They had no guarantee, because they didn’t know me. It’s an act of faith. I’m very grateful to them. They literally saved my life and my family’s lives (48) ». La France a ajouté un autre chapitre pitoyable à l’affaire Dongala en exigeant que son éditeur, Le Serpent à Plumes, garantisse la brièveté de son séjour pour que l’écrivain soit admis en France où il présentait son dernier livre, Les petits garçons naissent aussi des étoiles. La réaction de Dongala est des plus prophétiques : « J’aime bien venir à Paris. Ici je me régale de tout ce qui est nouveau. Bien sûr, il ne s’agit pas de rester. Je sais trop bien qu’au yeux des autorités tout chercheur africain de passage est un immigré clandestin en puissance. Avec de telles difficultés, les étudiants africains vont bientôt se détourner de la langue française. Je vous assure qu’on ne se convertit pas à l’anglais par amour, mais parce qu’on n’a pas le choix (49) ».
Un geste de désespoir, facilité par la pratique américaine du brain drain, est interprété par plusieurs commentateurs à travers le prisme d’un anti-américanisme qui n’est pas l’apanage des extrémistes islamistes du Moyen-Orient, mais qu’on rencontre aussi en France. On parle donc de conspiration anglo-saxonne, non contre les Africains, qui ne font figure que de pions, mais contre la France. Un seul exemple suffira. Voici donc épinglé le commentaire pro domo de Jean-François Bayart : « L’urgence est de changer les règles sur les visas, qui ruinent les positions d’influence de la France au sud du Sahara. Il est devenu impossible pour un intellectuel, un artiste ou un commerçant africain de se rendre en France dans des conditions décentes. Obtenir un visa ne suffit pas puisque n’importe quel policier sur les aéroports français a le pouvoir de refuser in fine l’entrée du territoire. Les grands bénéficiaires de cette machine infernale à détruire la francophonie sont les universités nord-américaines et nos partenaires européens, notamment allemands, qui accueillent à tour de bras des étudiants africains (50) ».
Trois erreurs impardonnables, Monsieur Bayart ! Primo : s’apitoyer sur la perte de « l’influence de la France au sud du Sahara », quand on connaît les effets néfastes de la politique africaine de la France, n’est-ce pas témoigner d’un étrange mépris à l’égard de l’Afrique et des Africains ? Secundo, faire un sort spécial à l’intellectuel, à l’artiste et au commerçant africains, seuls acceptables en France, est une erreur dangereuse parce qu’elle accrédite l’idée que les autres y sont indésirables. Last but not least, cette manie française de rebattre les oreilles des Africains avec la francophonie, auréolée d’un messianisme aux relents colonialistes, alors qu’elle constitue bel et bien une planche de salut pour la France, est inadmissible.
À chacun son « nègre »
The French don’t bother me, don’t get into my hair. Not because they are so damn moral. But you see they have their niggers in the Algerians, so they don’t annoy me (51).
J’en arrive à l’idée fondamentale de cet article. Il faut, pour la développer, revenir au commentaire de Maya Angelou qui explique l’accueil chaleureux que les Français lui ont réservé par l’absence de « culpabilité à propos d’une histoire commune » (guilt about a mutual history). C’est comme par révélation qu’elle prit conscience de la distinction que les Français faisaient entre elle, African American, et les « Africains d’Afrique » lors d’une réception de la jet set parisienne. Quelques-unes de ses amis, avec lesquels elle jouait la pièce Porgy and Bess, étant retenus ailleurs, Angelou se flanqua de deux élégants sénégalais en smoking. Les trois convives firent leur apparition à la réception et, aussitôt, l’hôtesse des lieux se présenta pour les accueillir. « Oh, mademoiselle. How it is kind of you to come ». She offered me her hand, but gave her eyes to my escorts. They bowed smartly. « And your friends you brought. Who of you is the Porgy? » I said, « No, Madame ». It was hard to wrest her attention from the two men. « No, Madame, they are not with Porgy and Bess. These are friends from Africa. » When the import of my statement struck her, the smile involuntarily slid off her face and she recovered her hand from my grasp. « D’Afrique, d’Afrique? » Suddenly there were no bubbles in her voice. M’Ba bowed formally and said in French, « Yes, Madame. We are from Senegal. » She looked at me as if I had betrayed her. […] She turned and left. I never saw Madame again (Angelou 1976 : 184).
Le traitement privilégié de la petite communauté noire américaine en France n’est pas à mettre au crédit d’un libéralisme à la française qui ne tient pas dev
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