Holbein, Picasso, Camus et les autres
[ 06/10/06 - 10H54 ]
Vente de la bibliothèque Feinsilber chez Sotheby's à Paris (*)
![]() |
Il y a différentes manière d'aimer le livre. Il y a ceux qui ne s'intéressent qu'au texte et ceux qui exigent des éditions originales. Il y a ceux qui veulent des livres comme des objets, beaux à l'extérieur - avec des reliures précieuses - et beaux à l'intérieur - avec des illustrations.
Fred Feinsilber, soixante-six ans, est un curieux mélange de tout cela et sa bibliothèque, intégralement vendue les 11 et 12 octobre prochain chez Sotheby's à Paris, témoigne de ses quêtes multiples. Les 518 lots qui la composent, estimés 4,5 millions d'euros, vont de 1460 à 1960, de Holbein à Picasso, d'un livre d'heures à Albert Camus, de 200 à 300.000 euros. Cet éclectisme n'est pas un faire-valoir. Les clients des enchères aiment situer les collectionneurs par des histoires, celles qui créent une légende autour de leur personne. Quant à celui de chez Sotheby's, même s'il aime à dire " Je n'amasse pas, je bâtis ", sa bibliothèque est simplement celle d'un curieux qui aime les belles choses. Il a d'ailleurs une définition singulière de la collection : " Vous achetez quelque chose qui vous submerge, vous pédalez afin d'essayer de l'appréhender, d'être à son niveau, puis, une fois arrivé à cela, vous le revendez. "
Fred Feinsilber était le propriétaire d'une société de chimie parisienne qui a fait fortune en 1993 en revendant sa firme spécialisée dans la colle pour l'industrie automobile. Dès lors, il s'est consacré comme il dit " à la beauté ", en créant pour son plaisir personnel un jardin en Provence mais aussi en partant à la chasse aux livres. " Dans un premier temps, je me croyais riche et j'ai tenté d'acheter des tableaux modernes, mais, très vite, j'ai compris que les pièces exceptionnelles ne m'étaient pas financièrement accessibles. " Le livre illustré est alors un excellent dérivatif. L'ingénieur chimiste nourrit une grande passion pour Picasso : " Je pense qu'il s'agit du plus grand graveur depuis Goya. " Et, à propos d'une de ses plus fameuses compositions, " Guernica ", il déclare même avec intensité, en faisant référence à de douloureux souvenirs de guerre, " "Guernica", et plus particulièrement sa tête de cheval, est inscrit en moi presque génétiquement ". Sotheby's met en vente pas moins de 45 lots illustrés par Picasso, parmi lesquels on retrouve une référence aux chevaux... " Les Chevaux de minuit ", un ouvrage de poésies d'Hélène Oettingen accompagnées de 12 gravures équestres au burin par le maître de Malaga, édité à 68 exemplaires en 1956, est estimé 40.000 euros.
Fred Feinsilber achetait des livres bien avant de cesser ses activités professionnelles. Invariablement, le samedi, il faisait le tour de ses libraires de prédilection à la recherche de la pièce qui aiguiserait son envie littéraire. Son auteur favori a toujours été Camus. Il en parle comme d'une longue amitié. " Il m'a beaucoup aidé. Il donne des réponses importantes aux questions sur l'absurdité de la vie. Sa perte a été terrible. " Pour lui, le contact avec le livre est essentiel. Mais les livres qui composent sa bibliothèque " ne sont pas ceux qu'on prend tous les jours. Il s'agit d'amis fidèles et leur présence vous réchauffe le coeur ". D'ailleurs, il confesse lire et relire Camus dans les éditions de " La Pléiade ".
Dans la vente, 31 lots ont Camus pour auteur depuis " Noces ", un recueil d'essais de jeunesse rédigés entre 1936 et 1937, publié à Alger (300 euros) à l'édition originale de " L'Homme révolté " chez Gallimard en 1951. Relié par une des références du XXe siècle, Georges Leroux, l'ouvrage est un des dix exemplaires hors commerce imprimé sur un papier luxueux (on parle de tirage de tête) hors commerce. Sa valeur tient surtout au fait qu'il porte une dédicace (les spécialistes disent envoi) destinée au poète René Char. " Camus était avare en envois ", remarque Bertrand Meaudre, libraire et consultant pour la vente. L'écrivain a tracé de son écriture régulière et lisible quelques mots émouvants : " A René Char ce livre vécu avec lui, écrit pour lui et quelque autres, en mémoire de ce qui nous unit et en hommage à sa propre oeuvre, fraternellement. " L'ouvrage est estimé 30.000 euros.
En 1956, il publie un récit dont Sartre dira que c'est " un chef-d'oeuvre sinon le meilleur livre de Camus " sous le titre de " La Chute " et envoie un des dix exemplaires sur papier Alfa Navarre à son ami Char accompagné d'un savoureux " avec la fidèle affection de son frère de planète ". (estimation : 12.000 euros). Mais, au " rayon " Camus, l'estimation la plus élevée de la vente va au " Mythe de Sisyphe ", le manuscrit autographe complet en 108 pages de ce livre publié en 1942 (estimation 200.000 euros).
Fred Feinsilber aimait aussi à " marquer " le passage de livres entre ses mains par des reliures originales voire baroques. L'ouvrage devenait alors lui-même un objet grâce à la complicité entretenue avec le relieur. Ce fut le cas pour " 1 Cent Life " un recueil de 62 lithographies pop et Cobra paru en 1964 comme un manifeste artistique. Il a été relié par Georges Leroux sur un fond de cuir vert zébré parsemé de fleurs en cuir vernis oranges ou vertes et d'éléments mobiles multicolores. Le résultat est spectaculaire. " Certaines reliures m'aident à comprendre le livre. A l'époque, je cherchais des reliures qui flashaient ", commente le collectionneur en souriant (estimation : 70.000 euros).
La vente de la collection Feinsilber a aussi le mérite d'offrir des pièces financièrement accessibles. C'est le cas par exemple d'un rare livre illustré pour enfant avec un texte de Camus " La Dernière Fleur ", paru en 1952 chez Gallimard (300 euros). Plus classique et aujourd'hui sous-estimé dans la collection littéraire, il y a la poésie romantique du XIXe siècle. 300 euros sont demandés pour une édition originale des " Nouvelles Méditations poétiques " de Lamartine parue en 1823 et 200 euros pour un recueil original de 1822 par Alfred de Vigny.
Mais la page est tournée. Depuis 1999, Fred Feinsilber a découvert l'art primitif et y consacre désormais toute son énergie. " Les objets ne sont pas signés, ils n'ont généralement pas de provenance. On est toujours en proie au questionnement. Est-ce un chef-d'oeuvre ou pas ? Il faut beaucoup de temps pour acquérir ce qu'on appelle un oeil ", conclut l'homme toujours curieux.
