Reflets du grand Brassaï

Publié le par david castel


Les 2 et 3 octobre seront dispersésà Drouot 766 lots issus de la successiondu grand photographe Brassaï. Tirages vintage, inédits, sculptures et dessins... Un portrait de l'artiste par ses oeuvres.

Judith Benhamou-Huet

«Il en est des plaisirs comme des photographies. Ce qu'on prend en présence de l'être aimé n'est qu'un cliché négatif, on le développe plus tard, une fois chez soi, quand on a retrouvé à sa disposition cette chambre noire intérieure. » Brassaï a inscrit cette citation de Marcel Proust en tête de son dernier livre intitulé, « Marcel Proust sous l'emprise de la photographie » (1). A plusieurs égards, elle résume parfaitement les obsessions de celui qui était né Gyula Halasz, à Brassov en Hongrie, en 1899. Amoureux des femmes, il disposait lui aussi de cette « chambre noire intérieure ». Si la photographie était le suprême outil, son talent ne se limitait pas à être un capteur d'images : Brassaï était un intellectuel. Ce fils de professeur d'université spécialiste de littérature française aimait les mots, lisait et écrivait beaucoup. « J'ai dû me rendre compte qu'à côté de l'artiste, et indépendamment de lui, je recèle également un autre moi que je pourrais appeler un moi penseur ou un moi philosophe [...]. Ces deux activités ne font pas bon ménage », confessait-il dans une lettre.

Presque mieux qu'une exposition... Les 2 et 3 octobre, le commissaire-priseur Alexandre Millon dispersera un ensemble exceptionnel d'objets provenant de la succession de l'artiste. 561 photos, 192 dessins, 12 sculptures, 1 tapisserie qu'on pourra auparavant voir et toucher : ils seront exposés pendant trois jours à Drouot-Montaigne. Tout cela appartenait à Gilberte Brassaï, sa veuve, décédée en 2005, vingt et un ans après son mari. Les enchères sont organisées afin de payer les droits de succession, mais on ne peut pas dire que le patrimoine Brassaï soit dispersé à la légère. Les ventes succèdent à une dation, principalement au musée Picasso et au musée national d'Art moderne, et le Centre Pompidou est déjà riche d'une vaste collection après la donation en 2000, par Gilberte, d'un ensemble important qui fut exposé. Enfin, c'est la Réunion des musées nationaux qui contrôle les droits de reproduction de l'oeuvre de Brassaï.

Selon Patrice Sonnenberg, chargé à l'étude Millon du dossier, les pièces mises à l'encan représentent environ 10 % de la succession totale, qui était contenue dans l'atelier et l'appartement de l'artiste, rue du Faubourg-Saint-Jacques. De plus, Agnès de Gouvion Saint-Cyr, inspectrice générale de la photographie au ministère de la Culture, chargée de la succession, précise : « Le choix des photos a été fait en tenant compte de ce qui resterait dans le fonds. Nous avons par exemple privilégié la dispersion d'images qui existent à deux exemplaires au moins. » Il subsiste également une riche correspondance entre Brassaï et Henry Miller sur Paris et les femmes, mais, par volonté testamentaire, aucun manuscrit ne sera mis en vente. On peut regretter que le catalogue n'en reproduise pas des extraits.

Gyula Halasz débarque à Paris, alors capitale mondiale de l'art, en 1924 et commence à pratiquer la photographie en 1930. Pour lui, cette discipline sera « la parole donnée aux choses ; c'est un besoin d'atteindre à la ressemblance dans une sorte d'absolu ». Ses images ne sont pas prises à la sauvette, contrairement à ce que les apparences laissent penser. Comme l'expliquait Alain Sayag (2), « la technique employée par Brassaï ne se prêtait guère à l'improvisation. Il utilisait un matériel encombrant, nécessitant un temps de pose assez long, et donc un pied, et il avait très fréquemment recours à un flash au magnésium, dont l'emploi était loin d'être discret ».

Avec les images de « Paris la nuit », Brassaï est un véritable metteur en scène. Le livre qui sort en 1932 sous ce titre lui assurera la postérité. On y voit par exemple « La môme Bijou ». Explication de Paul Morand, qui préface l'ouvrage : « Cette prostituée septuagénaire qui semble échappée d'un cauchemar de Baudelaire est célèbre dans les boîtes de Montmartre. » Le rare tirage d'époque (3) de la créature ténébreuse dans un bar est estimé 6 000 euros. Il y a aussi « La bande du grand Albert », montrant une équipe de mauvais garçons dans un savant clair- obscur, un tirage des années 40 (estimation : 10 000 euros). Brassaï avait déclaré que « l'éclairage est pour le photographe ce qu'est le style pour l'écrivain ». Le tirage le plus cher du catalogue, réalisé vers 1931, est une épreuve originale qui figurait sur la couverture du livre « Paris de nuit ». Il représente simplement les reflets de la lumière sur les pavés mouillés (estimation : 40 000 E). Image mystérieuse ainsi commentée par l'auteur : « La nuit suggère, elle ne montre pas. La nuit nous trouble et nous surprend par son étrangeté ; elle libère des forces en nous qui, le jour, sont dominées par la raison. J'aimais les prodiges de la nuit que la lumière contraignait à se manifester ; il n'existe pas une nuit absolue. »

Pour vivre, le jeune Brassaï produit des images lestes ou suggestives pour des revues populaires et autres romans-photos. Parmi les clichés célèbres il y a « Armoire à glace dans un hôtel de passe rue Quincampoix ». Au premier plan, de dos, un homme se rhabille. Plus loin dans le miroir se reflète la silhouette d'une prostituée nue qui remet ses chaussures (image de 1932, tirage de 1960, estimée : 6 000 E). Plus technique encore, il a composé « La toilette dans un hôtel de passe », montrant une de ces belles de jour à califourchon sur un bidet (mêmes années, estimation : 4 000 E).

Brassaï aime le corps de la femme et le modèle à l'aide de son appareil et de la lumière. Cela donne des bustes gironds comme pour un tirage de 1943 (estimation : 8 000 E). Obsédé par ces Vénus à taille de guêpe et hanches larges, il sculpte aussi dans des galets, à l'aide d'instruments dentaires, des corps de femmes qui frôlent l'abstraction. Une douzaine de ces sculptures sont mises aux enchères, dont la « Déesse de la fécondité 1 », un galet gris retravaillé en 1967 (estimation : 5 000 E). Brassaï écrira à ce sujet : « Frappé par la beauté que revêtent parfois les galets, j'ai taillé mes premières sculptures en partant des pierres ramassées sur la grève [...] La sculpture est avant tout un art sensuel. » Enfin, l'ancien élève des Beaux-Arts dessine aussi beaucoup de nus de femmes. Difficile de partager l'enthousiasme de Picasso ou de Prévert, face à ces nombreuses esquisses (estimations à partir de 1 000 E pour une mine de plomb). Elles auront cependant donné à Prévert son ami l'occasion d'une belle envolée : « Vénus callipyges ou Belles Ferronnières/ filles modèles de Joinville-le Pont/ Femmes d'Hercule ou de Gaston/ échappées des prisons de Piranèse/ un jour de grande figuration/ femmes de tous les jours/ filles de tous les temps [...] Et l'homme terrorisé/ L'homme psychanalysé/ L'homme thésaurisé/ l'homme dévirilisé/ regarde avec un étonnement non déguisé mais indéniablement bovin ce somptueux corps de ballet. »

On surprendra, à n'en pas douter, ces regards pendant les expositions avant la vente de Drouot-Montaigne

Vente Brassaï les 2 et 3 octobre. Expositions : 29, 30 septembre, 1er octobre. Drouot-Montaigne. Renseignements : 01.48.00.99.44. www.brassai-succession-millon.com.1. « Marcel Proust sous l'emprise de la photographie » (Gallimard).2. « Brassaï » (Centre Pompidou/Seuil, 2000).3. Les amateurs de photographies anciennes préfèrent généralement les tirages photogra-phiques contemporains de la prise de vue. Cependant, leur rareté et la célébrité de certaines images justifient l'intérêt suscité par des tirages postérieurs.

© le point 28/09/06 - N°1776 - Page 122 - 1151 mots
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Publié dans Le Secret Bancaire

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