L'album secret de Cartier-Bresson

Publié le par david castel

LE MONDE | 22.09.06 | 16h06  •  Mis à jour le 22.09.06 | 16h06
Une photographie non datée prise par Henri Cartier-Bresson. Elle fait partie des 300 photographies tirées d'un "scrapbook" du photographe et exposées à la Fondation Henri Cartier-Bresson à Paris, du 21 septembre au 23 décembre 2006. | AFP/HENRI CARTIER-BRESSON Une photographie non datée prise par Henri Cartier-Bresson. Elle fait partie des 300 photographies tirées d'un "scrapbook" du photographe et exposées à la Fondation Henri Cartier-Bresson à Paris, du 21 septembre au 23 décembre 2006.

AFP/HENRI CARTIER-BRESSON

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E n 1968, le photographe Henri Cartier-Bresson sort d'une valise un vieil album cartonné. Il le montre à sa compagne, la photographe Martine Franck : "Les tirages ne sont pas beaux, mais c'est une chose précieuse. Il faut en prendre soin." Il s'agit d'un "scrapbook", un album qui contient 346 petites images qu'il a tirées et collées en 1946.

Le "scrapbook" va dormir vingt ans dans sa bibliothèque. Jusqu'à ce jour de la fin des années 1980 où Martine Franck découvre "Henri et son assistante, assis à une table, employés à décoller les photos du livre. J'ai crié : "Stop !" C'était trop tard, ils avaient presque tout dépecé. Les pages du "scrapbook" tombaient en morceaux, et Henri voulait mettre les images à l'abri. Je regrette qu'on n'ait pas pris de photos des pages avant, pour savoir comment l'album était constitué."

La Fondation Cartier-Bresson, à Paris, redonne vie au scrapbook à travers une exposition et un livre superbe qui reprend le format et la couverture de l'album original. L'occasion est unique. Celle de plonger dans le regard que le photographe posait sur son oeuvre à la fin de la guerre, à un moment-clé de sa carrière : il clôt son "premier oeuvre" - pour beaucoup le plus important -, qui réunit ses photos d'avant guerre, prises en "dilettante" lors de ses voyages. Une autre époque l'attend, celle du reportage, avec la création de l'agence Magnum, en 1947. Au New York Post, en 1946, il confie qu'il n'a plus d'intérêt pour une "approche abstraite" de la photographie et qu'il privilégie désormais les "valeurs humaines et plastiques".

Les 331 petites photos retrouvées ont été restaurées. Elles sont au mur de la Fondation Cartier-Bresson, complétées par quelques épreuves modernes pour remplacer les manquantes. L'album a été tant bien que mal reconstitué en s'inspirant des sept pages restées intactes.

Le scrapbook est aussi déterminant pour la notoriété de Cartier-Bresson. En 1945, Beaumont Newhall, directeur de la photographie au Musée d'art moderne de New York (MoMA), veut lui consacrer une exposition "posthume". On le croit mort : le photographe a été emprisonné en Allemagne en 1940, et on est sans nouvelles de lui. En réalité, HCB a réussi à s'évader après trois ans de captivité et se cache en Indre-et-Loire, d'où il oeuvre pour la Résistance.

A la Libération, Cartier-Bresson est chargé de réaliser des tirages pour l'exposition américaine. Mais en France le papier photo et les produits chimiques sont rares, les coupures d'électricité monnaie courante. Avec du papier envoyé par le MoMA, en rinçant ses images dans l'évier de son atelier, le photographe réalise 346 tirages. Il débarque aux Etats-Unis en mai 1946. C'est là qu'il achète un scrapbook et y colle ses photos, serrées, de façon chronologique.

LES HÉSITATIONS DE L'ARTISTE

Ce ne sont pas ces tirages qu'utilise le MoMA pour l'exposition de 1947, mais d'autres, plus grands, réalisés aux Etats-Unis. Le musée y ajoute des photos récentes, comme ce reportage à La Nouvelle-Orléans, réalisé avec l'écrivain Truman Capote pour le magazine Harper's Bazaar. L'exposition, de février à avril, la première consacrée au photographe, est un triomphe. Le mythe Cartier-Bresson est né.

Le photographe, qui gardera précieusement son album, avait déjà par deux fois cerné son oeuvre. Dans les années 1930, il avait constitué un recueil destiné au cinéaste Jean Renoir pour devenir son assistant. Et, juste avant la guerre, tout en enterrant son appareil Leica, HCB avait mis de côté les négatifs auxquels il tenait le plus, détruisant les autres.

Le scrapbook balaie donc l'oeuvre de Cartier-Bresson de 1932 à 1946 : dans cet ensemble exceptionnel, malheureusement à l'étroit dans les murs de la Fondation HCB, résonne l'écho de tous ses voyages - l'Espagne, l'Italie, le Mexique, son reportage sur le couronnement du roi George VI, ou celui sur le retour des réfugiés de guerre en 1945... On trouve aussi les magnifiques portraits réalisés pendant la guerre (Beauvoir, Sartre, Bonnard...), alors qu'il était clandestin. Les images disent ses tentations surréalistes et son goût pour la géométrie. Ses grandes photos sont là : l'enfant devant le mur lépreux à Valence, en Espagne (1933), le passant bondissant du célèbre Devant la gare Saint-Lazare (1932)... Cette dernière est l'une des deux seules qu'il ait jamais recadrées après la prise de vue : elle figure dans le scrapbook avec la correction du photographe.

Ne manquent que deux icônes : le corps nu de Leonor Fini dans l'onde (1933) et les deux femmes enlacées sur un lit au Mexique (1934), image surnommée "l'Araignée d'amour" par l'écrivain André Pieyre de Mandiargue. "Il savait que ces photos seraient trop indécentes pour l'Amérique puritaine de l'époque", avance Agnès Sire, directrice de la fondation.

Cartier-Bresson répétait qu'il n'aimait pas le travail de laboratoire, qu'il confiait à d'autres ; l'exposition contient pourtant de sublimes tirages personnels. Il méprisait aussi les tirages anciens, qualifiés de "vintages", selon lui une invention artificielle du marché de l'art. Ce qui ne l'a pas empêché de conserver ces vieux tirages, qui constituent un "actif" artistique et financier déterminant pour la fondation.

Le plus surprenant, dans cet album qui se veut définitif, c'est le nombre de doublets et de triplets à partir d'une scène enregistrée. Comme si l'artiste n'était parfois pas parvenu à trancher entre deux cadrages, l'un vertical, l'autre horizontal. C'est le cas d'une photo à Séville, où des enfants jouent dans un trou de mur : le "scrapbook" en compte trois variantes. Voilà qui tranche avec sa théorie de l'"instant décisif" - saisir le fragment le plus intense d'une scène vue. Mais c'est l'intérêt du "scrapbook" que d'entrevoir ses hésitations et d'approcher son oeuvre intime. Plus de la moitié des images sont restées inédites.


"Scrapbook, photographies 1932-1946". Fondation Henri-Cartier-Bresson, 2, impasse Lebouis, Paris-14e. Tél. : 01-56-80-27-00. Mo Gaîté. Sur Internet : www.henricartierbresson.org. Du mardi au dimanche de 13 heures à 18 h 30, le samedi de 11 heures à 18 h 45. 5 €. Gratuit le mercredi de 18 h 30 à 20 h 30.
Scrapbook, d'Henri Cartier-Bresson, textes d'Agnès Sire et Michel Frizot, éd. Steidl. 240 p., 65 €.
Claire Guillot
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Publié dans Le Secret Bancaire

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