Walt Disney révèle ses sources

Publié le par david castel

Dans une exposition fastidieuse et consensuelle, les galeries nationales du Grand Palais installent le père de la souris aux dents longues dans le panthéon des artistes modernes.
Disney sans polémickey
Par Gérard LEFORT
QUOTIDIEN : Mardi 19 septembre 2006 - 06:00
Il était une fois Walt Disney Galeries nationales du Grand Palais, square Jean-Perrin, Paris VIIIe. Jusqu'au 15 janvier.
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Ce n'est pas commode de visiter une exposition avec un revolver sur la tempe. C'est symboliquement ce qui se passe avec «Il était une fois Walt Disney» où, d'entrée, une citation tétanisée d'Eisenstein alpague le chaland : « Celui qui aura l'idée de planter dans Disney les crocs de l'analyse et de l'évaluation communes, des exigences ordinaires, des normes admises, des demandes et des appels à des "genres élevés" de l'art, celui-là claquera des dents dans le vide. » Kaï-kaï à la niche, nous voilà plus sonné que Dingo. Sauf qu'à relire la citation stalinienne d'Eisenstein, plus ambiguë qu'elle n'y paraît, on se sent encouragé malgré tout à planter les crocs. Partout.
Rhétorique. De fait, pas à pas, il y a de quoi mordre. Bien que les responsables de cette exhibition s'emploient, à longueur de textes (cf. un copieux catalogue de 355 pages vendu 45 euros), à dégainer toutes les pincettes, jusqu'à s'entortiller dans la rhétorique du  «on pourrait bien sûr s'étonner, mais en fait non», on se demande ce que cet exhaussement outré de Walt Disney au rang d'Artiste («plus grand conteur du XXe siècle», «un des créateurs les plus originaux de son temps»), peut bien ajouter ou retrancher à l'éventuel plaisir enfantin qui nous fit pleurnicher à la mort de la maman de Bambi ou espérer qu'un jour mon prince viendra.
Autre atermoiement, et non des moindres, l'idéologie de Walt Disney en personne, qui ne cacha jamais ses convictions de droite extrême, jusqu'à célébrer le maccarthysme. Ce léger souci moral est vaguement évoqué puis par ici la sortie. Ainsi, à la volée d'un cartel, apprend-t-on qu'une grève éclate aux studios Disney en 1941. «Walt Disney comprend mal», est-il écrit sans rire. De même, pour l'interprétation des grands classiques du conte européen (les frères Grimm, Perrault, Andersen, Collodi...), dont il est dit, toujours au rayon du slalom dans un champ de mines, qu'elle se révéla, à l'américaine, «parfois» désinvolte. Le «parfois» est charmant, alors que toute l'entreprise impérialiste des studios Disney, dès Blanche-Neige (1937), a consisté à pastelliser et labelliser à l'oeil le fonds commun mythologique mondial, à le colorier pour en gommer toute noirceur ancestrale et fondatrice, l'effroi dans le monde des éléphants roses (et bleus) de Disney n'existant que pour être relégué, châtié ou ridiculisé.
Modèle. A part ce tombereau de détails, c'est quoi l'idée ? Que Disney et ses dessinateurs ont été artistiquement influencés, «du Moyen Age gothique jusqu'au surréalisme». On notera, malgré la largeur du râteau synthétique, l'impasse cruelle sur l'art précolombien et le macramé. Mais, à part ce déficit, on n'avait pas forcément à l'esprit que, sous Disney et ses escadrons, pouvait percer Bruegel le Jeune, alors qu'il crève les yeux, au vu d'un rapprochement au cric, que le Retour de l'auberge du maître flamand a servi de modèle à la maison des fées dans la Belle au bois dormant . Quant au rapt généalogique et technique de Grandville, Gustave Doré, Benjamin Rabier, Emile Reynaud, Emile Cohl, Calvo ou Arthur Rackham, la mise en scène de leur rapport à Disney est aussi démangeante que des puces sur une pierre tombale.
A l'autre bout du yo-yo, une salle terminale explique dans le même style de fausse évidence que Walt Disney a lui-même influencé l'art contemporain. Ce qui permet d'épicer le brouet d'une contradiction, forcément «illusoire» (il ne manquerait plus que la dialectique s'invite dans la maison Disney), «entre culture populaire et culture savante». On n'ose supputer ce que ce «savante» veut dire... Sont donc mis au garde à vous : du Warhol, du Lichtenstein ou du Boltanski, en passant par Destino (1946), un essai de dessin animé de Salvador Dalí pour Disney, d'un certain goût pour qui aime celui de Dalí.
Magasin. Qui se ressemble s'assemble, dit l'exposition, alors qu'il semblait admis que l'art, à la lumière de son histoire, est fait de dissemblances, de ruptures et d'insurrections. Cette idéologie pacificatrice et réactionnaire, au terme de laquelle rien ne se perd et donc ne se crée, n'est hélas pas le propre de cette entreprise, mais elle en est, à sa façon pathétique et lassante, le symptôme nouveau riche. Dans une scénographie dont les couleurs et la déco (silhouettes découpées) ne sont pas sans évoquer l'esthétique du magasin Disney des Champs-Elysées, les galeries nationales du Grand Palais proposent donc un produit très dérivé (Mickey, ce n'est pas que de la souris, c'est de l'art) que la Walt Disney Company n'avait pas encore osé commercialiser dans son parc d'attractions de Marne-la-Vallée.
A ce titre, il est rageant qu'une entrée à «Grand Palais-Land» ne donne pas droit à un tour de manège gratuit.
LE MONDE | 16.09.06 | 15h53  •  Mis à jour le 16.09.06 | 15h53
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Les enfants étant réputés aimer les dessins animés en général et ceux de Walt Disney en particulier, c'est une solution commode pour les amuser que de les conduire en voir. On peut imaginer le réflexe des parents et des grands-parents : "Une expo Disney au Grand Palais ? On va y amener les petits, ça les occupera !" Il se pourrait même que la Réunion des musées nationaux (RMN), qui a financé seule et pour 3 millions d'euros l'exposition, spécule sur ce réflexe pour réaliser quelques bénéfices.


Il convient donc de prévenir parents et grands-parents avant qu'ils ne prennent la décision fatale : "Il était une fois Walt Disney" n'est pas une exposition pour les moins de 13 ans. Ou alors seulement pour les moins de 13 ans que passionne l'iconographie du préraphaélisme et du symbolisme et qui ont des connaissances en histoire de l'illustration. Les autres auront du mal à entrer dans les analyses d'images qui constituent le parcours, de comparaison en comparaison. Les très brefs extraits de dessins animés ne suffiront pas à les distraire.

Ce sérieux, qui fait la qualité scientifique de l'exposition, se voit d'autant mieux que la scénographie conçue par l'atelier Mendini est en total désaccord avec lui. Moquettes rouges et vertes, panneaux à découpages en oreilles de Mickey ou en tête de diable, couleurs stridentes et meubles dorés conçus d'après le cercueil de Blanche-Neige : le Grand Palais n'a jamais été paré de manière aussi tape-à-l'oeil. Mais un professeur d'iconographie, même déguisé en Dumbo ou en Capitaine Crochet, reste un professeur d'iconographie. Il cite ses sources, donne des exemples, suggère des généalogies. C'est ce que fait Bruno Girveau, en deux étages et plusieurs centaines de documents.

VOYAGE EN EUROPE

Ceux-ci se divisent entre oeuvres inspiratrices et oeuvres inspirées. Ces dernières, ce sont les esquisses préparatoires, les planches et les séquences que les spécialistes des Studios Disney réalisent à partir des années 1930. Le premier dessin animé à son synchronisé date de 1928 : c'est Steamboat Willie, dans lequel apparaît Mickey. Mais la souris ne tient qu'une place très secondaire dans l'exposition, qui s'intéresse surtout aux adaptations de contes et romans, de Blanche-Neige et les sept nains en 1937 au Livre de la jungle en 1967 en passant par Pinocchio, Cendrillon, Alice au pays des merveilles et Fantasia. Après une brève partie qui traite vite des sources cinématographiques probables des premiers Disney - Murnau, Leni, Lang, Chaplin, King Kong, Frankenstein et le délicieux Gertie le dinosaure de Winsor McCay -, viennent la peinture et l'illustration du XIXe siècle.

En 1935, Disney voyage en Europe et achète des dizaines de livres pour préparer Blanche-Neige : Granville, Rabier ou Doré. Ils servent à ses dessinateurs, émigrants européens pour la plupart et anciens élèves d'écoles des beaux-arts en Suisse, au Danemark ou en Hongrie. Les quelques Américains eux-mêmes ont souvent une formation européenne, à l'instar de Wladimir Tytla, ancien élève du sculpteur Charles Despiau.

Ces données donnent leur assise historique aux rapprochements visuels. La présence d'artistes aussi considérables que Böcklin, Von Stuck, Blake ou Moreau, la "remontée" vers Dürer et Baldung Grien, les allusions répétées aux préraphaélites se justifient donc. Elles rythment d'autant de surprises un parcours qui lasserait s'il n'était qu'une énumération d'études préliminaires et de planches. Degouve de Nuncques, Georges de Feure, Eugène Grasset rappellent l'importance du symbolisme et de l'Art nouveau, qui s'allient à un goût néogothique qui doit plus aux folies architecturales de Louis II de Bavière qu'à Viollet-le-Duc. Füssli et Goya auraient eu leur place ici.

MYTHES ET FABLES ASEPTISÉS

Ces reprises et adaptations tendent systématiquement à l'adoucissement des modèles. Entre les visions de Böcklin ou de Moreau - violentes, érotiques, sanglantes - et ce qu'en font les Studios Disney, l'impératif commercial est passé. Il faut plaire et éviter tragique et scabreux : Charles Perrault et Lewis Carroll passent à la moulinette du puritanisme. Mythes et fables sont aseptisés, comme le dessin Disney lui-même, toujours un peu mou, et les couleurs, qui cherchent la joliesse.

On peut admirer le savoir-faire des spécialistes de la maison, mais il s'exerce aux dépens du sens des textes et des oeuvres qu'il recycle. Il est au service d'une imagerie consensuelle et c'est à la naissance de l'industrie de divertissement que l'on assiste. L'échec de la collaboration entre Dali et Disney autour du projet de Destino en 1946 est significatif : Dali ne parvient pas à être assez peu provocant pour que Disney s'accommode de ses idées et les juge acceptables par son public. Sur la diffusion, sur la puissance de cette industrie imagière et sur ses sous-entendus idéologiques, l'exposition reste cependant très discrète. Le succès planétaire de Disney est pourtant emblématique de la mondialisation par la consommation d'un produit qui ne doit déplaire à personne.

L'ultime salle du Grand Palais, consacrée à quelques reprises des personnages de Disney par l'art, depuis le pop jusqu'à aujourd'hui, est seule à esquisser une réflexion en ce sens. A esquisser, pas plus : les oeuvres choisies ne sont pas les plus virulentes de leurs auteurs - c'est le cas de Lichtenstein, Erro ou Combas - et les plus satiriques - le Bloody Comics, de Rancillac par exemple - ont été oubliées. Toujours pour ne déplaire à personne, sans doute.


"Il était une fois Walt Disney",

Grand Palais, square Jean-Perrin, Paris-8e. Mo Franklin-Roosevelt. Du mercredi au lundi, de 10 heures à 20 heures, mercredi jusqu'à 22 heures. Jusqu'au 15 janvier. 11,30 euros. Catalogue, RMN, 348 p., 45 euros.

Philippe Dagen
Article paru dans l'édition du 17.09.06
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Publié dans LAETITIA

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