Quelques grandes dates de la Chine contemporaine
1949
w Octobre. Proclamation par Mao Zedong de la République populaire de Chine.
1953
w Collectivisation de terres au sein des coopératives. Débuts de l’économie planifiée, nationalisation accélérée de l’industrie et du commerce. Industrialisation intensive.
1956
w Quelques mois après le rapport Khrouchtchev, le VIIIe Congrès du Parti communiste chinois (PCC) réorganise sa direction dans un style collégial. Deng Xiaoping devient secrétaire général du PCC. Lutte de factions sur le rythme de l’évolution de la collectivisation.
1957
w En avril, Mao lance la campagne des Cent fleurs. En juin, le mouvement antidroitier vise ceux qui ont trop fait usage de leur esprit critique. Des centaines de milliers de personnes sont persécutées, et entre 400 000 et 700 000 Chinois sont envoyés en camps de rééducation par le travail.
1958
w Lancement par Mao du Grand Bond en avant, ayant pour but de « rattraper la Grande-Bretagne en quinze ans » en hâtant l’industrialisation du pays. Apparition des communes populaires favorisant la collectivisation de la vie sociale.
1959-1960-1961,
« trois années noires »
w La collectivisation à outrance et la gestion catastrophique de la production agricole aboutissent à la famine, qui fera entre 20 et 30 millions de morts.
1960
w L’URSS rappelle tous ses experts et suspend tous les accords de coopération.
1961
w Fin de la politique du Grand Bond en avant, assouplissement de la collectivisation rurale sous l’impulsion de Liu Shaoqi et Deng Xiaoping. Retour à l’exploitation familiale, autorisation d’activités secondaires dans les villages.
1962
w Guerre sino-indienne.
1964
w La Chine procède à son premier essai nucléaire. La France reconnaît la Chine populaire.
1966
w En mai, à l’université de Pékin, un dazibao critique le recteur de l’université. C’est le début de la Grande Révolution culturelle prolétarienne. Des milliers d’enseignants mais aussi d’intellectuels et de cadres sont assassinés ou se suicident, des centaines de milliers subiront des persécutions.
1967
w Le pays est au bord de la guerre civile. Le président Liu Shaoqi est arrêté et meurt faute de soins dans sa prison. Deng Xiaoping est exclu du comité central.
1968
w Les gardes rouges sont envoyés à la campagne. 16 à 20 millions de jeunes urbains sont touchés.
1971
w La Chine est admise à l’ONU au détriment de Taïwan.
1972
w Richard Nixon rencontre Mao à Pékin.
1973
w Deng Xiaoping est réintégré au comité central.
1976
w Mort de Zhou Enlai le 8 janvier. Manifestations populaires en avril à sa mémoire.
w Mort de Mao le 9 septembre.
w En octobre, la femme de Mao, Jiang Qing, et la « Bande des Quatre » sont arrêtés.
1977
w Deng revient au pouvoir. Le PCC proclame officiellement la fin de la Révolution culturelle.
1978
w Décembre. Deng supplante l’héritier désigné de Mao, Hua Guofeng. Lancement de la politique de réforme via les Quatre Modernisations. Début du printemps de Pékin réclamant la cinquième modernisation : la démocratie.
w Établissement des relations diplomatiques avec les États-Unis.
1979
w Offensive militaire contre le Vietnam.
1980
w Février. Hu Yaobang est élu secrétaire général du PCC et Zhao Ziyang devient premier ministre.
w Mai. Création des zones économiques spéciales de Shenzhen, Zhuhai, Shantou et Xiamen.
1982
w Instauration d’un système de responsabilité de longue durée pour la production agricole. Deng Xiaoping lance la « construction du socialisme à la chinoise » et décide un doublement du PNB pour l’an 2000.
1984
w Ouverture de 14 villes côtières et portuaires. Le PCC décide d’instaurer l’économie de marché sur la base d’une appropriation publique des moyens de production.
w Accord sino-britannique sur la rétrocession de Hong Kong le 1er juillet 1997.
1985
w Ouverture de certaines régions - côtières aux investisseurs étrangers.
w Fin de la politique centralisée d’achat et de vente pour les produits agricoles.
w La Chine renoue ses relations avec l’URSS.
1986
w Hu Yaobang se déclare pour la libération de la pensée et les réformes politiques.
w En décembre éclatent des manifestations étudiantes pour la démocratie dans plusieurs villes.
1987
w Janvier. Hu Yaobang est démissionné de son poste de secrétaire général du PCC. Il est remplacé par Zhao Ziyang. Li Peng devient premier ministre. Vives tensions à la direction du PCC face aux effets pervers de la réforme : inégalités et corruption.
1988
w Décision du PCC de poursuivre la régulation des prix par le marché. Le commerce privé est autorisé.
w Visite officielle du ministre des Affaires étrangères chinois à Moscou (première visite depuis trente ans). Normalisation des relations avec l’Inde et détente avec le Vietnam.
1989
w Janvier. Mort du panchen-lama et début d’une série de manifestations - religieuses et indépendantistes au Tibet.
w Mars. Li Peng annonce un plan d’austérité de deux ans. Émeutes à Lhassa (Tibet), la loi martiale est imposée.
w Avril. La mort subite de Hu Yaobang provoque des manifestations d’étudiants et d’ouvriers à Pékin.
w Mai. Visite de Mikhaïl Gorbatchev dans un Pékin en pleine ébullition.
w Juin. Répression sanglante de la contestation étudiante ; Zhao Ziyang est destitué et remplacé par Jiang Zemin.
w Octobre. Le prix Nobel de la paix est accordé au dalaï-lama.
w Novembre. Deng Xiaoping se retire officiellement de la scène politique.
1990
w Octobre. Ouverture du premier McDonald’s en Chine.
w Décembre. Réouverture de la Bourse de Shanghai, fermée depuis quarante ans.
1991
w Mai. Accord sur les frontières avec l’URSS (six mois avant la disparition de celle-ci).
w Novembre. Normalisation des relations avec le Vietnam.
1992
w Janvier. Tournée dans le sud de la Chine de Deng Xiaoping pour relancer la réforme économique. Il impose sa politique au XIVe congrès du PCC en octobre, qui adopte le concept d’économie socialiste de marché.
w Signature du traité sur la non-prolifération des armes nucléaires (TNP).
1993
w Jiang Zemin cumule les fonctions de président de la République, de secrétaire général du Parti et de chef de l’armée.
w Des émeutes paysannes sont signalées dans tout le pays.
w Libération du dissident Wei Jingsheng, animateur du printemps de Pékin de 1978, après quatorze ans de détention.
1994
w Dévaluation du yuan de 40 % pour combattre la surchauffe de l’économie. De grandes grèves ouvrières éclatent dans les provinces industrielles du Nord-Est, frappées de plein fouet par la restructuration des entreprises d’État. Celle-ci provoque le licenciement de milliers d’ouvriers.
1996
w Crise des missiles dans le détroit de Taïwan, prélude aux premières élections démocratiques dans l’île.
w Troubles dans le Xinjiang et émeutes paysannes dans plusieurs provinces, Shanxi, Hunan et Henan.
w Convertibilité partielle du yuan.
1997
w 19 février. Mort de Deng Xiaoping.
w 1er juillet. Rétrocession de Hong Kong.
1998
w Mars. Zhu Rongji est nommé premier ministre. Il appelle à l’approfondissement des réformes des entreprises publiques.
w La Chine sert de rempart dans la crise asiatique en maintenant la valeur du yuan et en renflouant le système bancaire de Hong Kong.
w Avril. Reprise des contacts entre la République populaire et Taïwan.
Juin. Visite officielle de Bill Clinton en Chine.
w Automne. Crues historiques dans la vallée du Yangzi et dans le Nord-Est.
1999
w Avril. Manifestation d’une dizaine de milliers d’adeptes de la secte Falungong à Pékin.
w Mai. Bombardement par l’OTAN de l’ambassade de Chine à Belgrade. Manifestations antiaméricaines dans toute la Chine.
w Novembre. Accord avec les États-Unis pour l’entrée de la Chine à l’OMC.
w Décembre. Rétrocession de Macao à la Chine.
2000
w Pékin réitère le principe d’« une seule Chine » au moment où l’indépendantiste Chen Shuibian devient président de Taïwan.
w Lancement de la grande campagne Développement de l’Ouest.
w Accord avec l’Union européenne pour l’entrée de la Chine à l’OMC.
2001
w Juillet. La Chine est choisie pour accueillir les jeux Olympiques de 2008.
w Crise diplomatique avec les États-Unis après la collision d’un avion - espion américain et d’un chasseur chinois dans l’espace aérien de la République populaire.
w Décembre. Entrée de la Chine à l’OMC.
2002
w Mars. Zhu Rongji insiste sur la - stabilité sociale et la lutte contre la corruption.
w Mai. Lancement des négociations pour la création d’une zone de libre-échange entre la Chine et l’ASEAN.
w Septembre. À l’ONU, la Chine se range aux côtés de la France et de la Russie pour dénoncer la position des États-Unis dans la crise irakienne.
w Novembre. Au XVIe Congrès du PCC, Hu Jintao remplace Jiang Zemin au poste de secrétaire général du PCC. Ce dernier fait adopter la très controversée « théorie des trois - représentativités » qui officialise l’ouverture du PCC aux entrepreneurs.
w Décembre. Vol d’essai du vaisseau Shenzhou 4.
2003
w Janvier. Pour la première fois depuis 1949, un avion venant de Taïwan relie l’île au continent.
w Mars. L’OMS lance une alerte - internationale au sujet du SRAS au Guangdong et à Hong Kong.
w Hu Jintao devient président de la République populaire de Chine et Wen Jiabao, premier ministre.
w Avril. La Chine reconnaît l’ampleur de l’épidémie de SRAS.
w Juin. Mise en eau officielle du barrage des Trois-Gorges sur le Yangzi.
w Jiang Zemin participe aux réunions du G8 à Évian.
w Septembre. Accord avec l’Union européenne sur une participation chinoise au programme Galileo.
w Octobre. Premier vol habité chinois à bord de Shenzhou 5.
2004
w Mars. Révision de la Constitution où s’inscrit désormais la reconnaissance des patrimoines privés.
w Hu Jintao prend la tête de la - commission militaire et concentre tous les pouvoirs : parti, État, armée.
w Réélection de Chen Shuibian à
Taïwan.
w Décembre. À Taïwan, les « indépendantistes » perdent les élections - législatives au profit du Guomindang.
w Le PAM annonce qu’il supprime la Chine de la liste des pays susceptibles de recevoir son aide alimentaire et demande au gouvernement chinois de devenir contributeur net de ses programmes.
w Pendant toute l’année 2004, les régions économiques développées comme le delta de la rivière des Perles ou celui du Yangzi ont connu une pénurie de travailleurs et des grèves.
2005
w Janvier. Décès de Zhao Ziyang, en résidence surveillée depuis 1989.
w Mars. Adoption de la loi anti— sécession légalisant l’emploi de moyens « non pacifiques » pour empêcher toute forme de déclaration d’indépendance de Taïwan.
w Avril. Tensions sino-européennes et sino-américaines à propos des - exportations chinoises de textile.
w Signature d’un accord sino-indien définissant les « grands principes » d’une réconciliation entre les deux pays.
w Tensions sino-japonaises à la suite d’une controverse sur des manuels scolaires japonais.
w Juillet. Réévaluation du yuan de 2,1 % par rapport au dollar américain.
w Septembre. Accord sino-européen visant à mettre fin à la crise des textiles chinois.
w Le comité central du PCC lance le 11e Plan quinquennal (2006-2010). « La nouvelle mission historique de la Chine est de réduire les risques politiques du fossé qui se creuse entre les riches et les pauvres, et d’animer l’économie vaste mais encore traditionnelle des zones rurales », déclare le premier ministre chinois, Wen Jiabao.
w Novembre. Pollution au benzène de la rivière Songhua.
w Le 28 décembre, le gouvernement annonce que la pollution des eaux souterraines frappe 90 % des villes. Le lendemain, une étude du Parlement révèle que 80 % des entreprises privées ne signent aucun contrat avec leurs employés.
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Article paru dans l'édition du 8 septembre 2006.
De la légende à l’histoire
Par Alain Rioux, sinologue, professeur émérite d’histoire contemporaine
Longtemps Mao fut un être légendaire, né d’une épopée - la Longue Marche -, retiré de 1937 à 1948 à Yan’an dans une Arcadie vertueuse, et sorti vainqueur en 1949 de la guerre civile contre Tchang Kai-chek à la façon d’un Saint George terrassant le dragon. Paré de toutes les vertus, ce héros avait défendu les faibles contre leurs oppresseurs dans un pays « où le poids des morts écrasait les vivants » et rendu à sa patrie sa grandeur perdue : la révolution était une libération, qui s’inscrivait dans le cadre des guerres de libération nationale des deux premiers tiers du siècle dernier. Pour y parvenir Mao avait rompu avec la tradition. L’ouvrage qui joua un rôle décisif dans cette représentation fut Étoile rouge sur la Chine, d’Edgar Snow, écrit par ce journaliste américain à partir d’interviews de Mao au nord du Shaanxi durant de longues nuits de l’été 1936 (publié en Angleterre et aux États-Unis en 1938, mais traduit en français seulement en 1965 chez Stock).
Il y eut ensuite le temps des désillusions. Ce fut assez long à venir. Certes la violence extrême de la révolution agraire dans les premières années du nouveau régime avec ses
4 à 5 millions de morts, ainsi que l’élimination des « mauvais éléments » à la ville avec au moins un million d’exécutions et l’ouverture de premiers camps de concentration ou Laogai - le Goulag chinois - inquiétèrent plusieurs observateurs. Mais l’opinion, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, mit cette violence au compte de la brutalité d’une histoire récente faite de guerre civile et de résistance armée au Japon. Le mouvement des Cent Fleurs au printemps 1957 et sa dénonciation de la bureaucratie communiste redonnèrent des couleurs à l’image du socialisme chinois. La Chine, par ailleurs, avait gagné un certain prestige par la bonne tenue de ses soldats face aux troupes américaines en Corée.
Cette espérance fut suivie par la déception de la campagne antidroitière de l’automne qui, au contraire, renforçait le pouvoir des cadres et accentuait la coupure de la Chine d’avec le monde non socialiste. Mais on était alors en pleine crise suscitée par les révélations sur les crimes de Staline, faites par Nikita Khrouchtchev à l’occasion du XXe Congrès du PCUS en février 1956 : on se mit donc à rêver que Mao et son « Grand Bond en avant » lancé en 1958 développaient un autre socialisme que sa caricature stalinienne.
La rupture sino-soviétique brouilla l’image de Mao bien plus que l’échec de ce saut meurtrier dans l’utopie, dont tous sous-estimèrent sur le moment la lourdeur du bilan à cause de la fermeture du pays : il fallut attendre 1980 pour que l’on découvre la terrible réalité d’une famine qui avait tué de 20 à 30 millions de paysans entre 1959 et 1962. Or ce désastre avait été causé essentiellement par les décisions économiques absurdes imposées par Mao, puis par son obstination dans l’erreur. Ce fut ensuite la Révolution culturelle, le déchaînement des Gardes rouges, les persécutions massives et arbitraires qui frappèrent des dizaines de millions de personnes, au nom d’un marxisme caricaturé en idolâtrie du Grand Timonier. Entre-temps, un livre démystificateur de Simon Leys, les Habits neufs du président Mao, paru en 1972, avait révélé un Mao tyrannique et mesquin, à l’ego surdimensionné.
Ce sombre portrait fut complété en 1994 par la Vie privée du président Mao, où l’un de ses médecins, Li Zhisui, ne cachait rien des extravagances et des turpitudes d’un despote sénile qui ignorait tout de la réalité d’une Chine qu’il parcourait en train spécial. Son entourage et les hauts cadres rencontrés rivalisaient entre eux pour lui présenter un tableau truqué d’une économie désorganisée, dont la croissance était à peu près nulle. Les rares personnalités qui osèrent le sortir de son rêve utopique d’insomniaque bourré de somnifères et lui décrire le drame vécu par le peuple chinois du fait de ses erreurs, tels Peng Dehuai en 1959 et Liu Shaoqi en 1962, furent impitoyablement broyées.
Un mois environ après la mort de Mao en septembre 1976, le quarteron d’ambitieux - dont Jiang Qing, l’épouse du président - qui avaient voulu renouveler le chaos de la Révolution culturelle pour monopoliser le pouvoir furent arrêtés, et Deng Xiaoping lança à partir de décembre 1978 un train de réformes économiques qui aboutirent bientôt au « socialisme de marché ».
Cette modernisation de l’économie, qui ne s’étendait pas au domaine politique, avait reçu l’adhésion de la masse paysanne et de la grande majorité des intellectuels. Deng Xiaoping avait ouvert le pays, sans trop se soucier des mouches qui passaient aussi par la fenêtre. « Peu importe qu’un chat soit blanc ou noir pourvu qu’il attrape des souris... » Si Mao, poussé par son volontarisme moralisant qui ignorait les réalités économiques, avait mis sa politique au poste de commande, le pragmatique Deng Xiaoping y plaça l’argent : la croissance chinoise, bloquée depuis 1966, bondit en avant. Il était temps : les dix ans de troubles entre 1966 et 1976 avaient fait régresser le taux de la population urbaine, de 15 % à 10 %, alors que la production stagnait puis fléchissait, ce qui entraîna une baisse des ressources aggravée par l’abandon de tout contrôle des naissances. Ici ou là en 1976 la disette générale menaçait encore de déboucher à nouveau sur la famine.
En 1981, le comité central du PCC avait cherché à établir le bilan politique des vingt-six années durant lesquelles Mao Zedong avait dirigé le pays : selon cet organisme, 70 % de son oeuvre avait été positive, contre 30 % tenue pour néfaste. Les décisions erronées s’étaient accumulées à partir du lancement du Grand Bond en avant. Cette appréciation trop optimiste permettait d’opérer une démaoïsation prudente. La « pensée Mao Zedong » demeurait en effet un des fondements du régime, au même titre que le marxisme-léninisme, la voie socialiste et le rôle dirigeant du Parti communiste dans le cadre de « la dictature démocratique du peuple ». Les erreurs étaient dues au fait que, à cause du culte de sa personnalité et d’une exacerbation factice du rôle de la lutte des classes sous le socialisme, Mao avait été infidèle à la pensée Mao Zedong. Cette théorie des deux corps de Mao - sa personne physique faillible et sa vision du monde parfaite - présentait l’avantage de permettre une critique (mesurée) du Mao historique tout en préservant le rôle dirigeant du Parti, qui incarnait collectivement et mettait en oeuvre ses idées.
Depuis lors les publications se sont multipliées qui permettent de mieux comprendre le rôle historique réel de Mao, dont l’oeuvre écrite est devenue largement accessible. Des biographies sérieuses en ont résulté, en Chine même, avec les publications - encore un peu trop respectueuses - de Jin Chongji et de Pang Xianzhi, et en Angleterre avec le très bon livre de Philip Short (traduit en français en 2005 chez Fayard) qui faisait suite à celui, plus synthétique, de Jonathan Spence aux États-Unis (traduit en français en 2001 aux éditions Fides). Diverses études de terrain ont renouvelé notre connaissance de tel ou tel événement de la vie politique de Mao. Le gros ouvrage de Jung Chang et Jon Halliday, Mao, l’histoire inconnue (qui vient de paraître chez Gallimard dans la collection « NRF Biographies »), s’inscrit en partie dans ce courant par les matériaux nouveaux qu’il présente, notamment à partir d’archives ex-soviétiques - tout en retombant dans les ornières du passé quand il substitue à la légende dorée de jadis une légende noire de Mao préjudiciable à la nécessaire recherche historique.
Trop de sources utilisées dans ce livre sont invérifiables ou manipulées pour défendre la thèse centrale selon laquelle Mao serait le plus grand monstre du XXe siècle, pourtant prodigue en la matière. Tel Satan, Mao aurait été omniscient et capable de manipuler à son profit tous les événements auxquels il avait été mêlé. La Longue Marche aurait été actionnée à distance par Tchang Kai-chek, Jiang Jieshi, qui voulait donner des gages aux Soviétiques pour que Staline lui rende son fils détenu en otage à Moscou. La quasi-totalité des généraux en chef nationalistes auraient été des « taupes » communistes qui auraient délibérément causé la défaite de leurs troupes. Mao aurait été un agent soviétique. Le tout à l’avenant...
L’accueil réservé à cet ouvrage par la presse spécialisée américaine a été d’ailleurs fort sévère, alors que la presse française s’est montrée beaucoup plus indulgente sous le prétexte que tout ce qui contribuait à détruire l’image trop flatteuse de Mao était positif. Il me semble au contraire qu’il y a suffisamment de données sérieuses à la disposition des chercheurs pour traiter dorénavant Mao, trente ans après sa disparition, comme un objet historique et non plus comme un enjeu politique.
Je présenterai donc ici quelques pistes de recherche qui se combinent entre elles pour expliquer le rôle d’une personnalité qui a profondément et durablement marqué la Chine actuelle de son empreinte, sans jamais oublier qu’il fut aussi responsable de dizaines de millions de morts et de destins brisés. Je cherche à expliquer, et non à justifier ce qui ne peut l’être. La fin ne justifie jamais les moyens, car ceux-ci, surtout s’ils sont infâmes, contrecarrent ou empêchent la réalisation des fins les plus généreuses. C’est ainsi qu’après avoir jeté les bases de la renaissance chinoise, Mao a, par son volontarisme, sa fuite dans l’utopie et son comportement despotique, bloqué le développement de la Chine et compromis pour longtemps toute perspective socialiste. L’argent règne de nos jours dans le pays, d’autant plus en maître qu’il y fut trop méprisé durant les années Mao.
La première piste est la plus évidente : Mao est le fruit d’une époque cruelle qui a conditionné son comportement. Quand il eut vingt ans, sa province natale du Hunan était déchirée par les guerres entre militaristes. À cette époque de sa vie, Mao avait mené avec un certain succès, en tant que journaliste politique puis comme syndicaliste ouvrier, diverses luttes contre les mariages arrangés, pour la démocratie, pour améliorer la condition de vie des coolies et des mineurs de charbon. Il avait eu recours à des moyens pacifiques, pétitions, manifestations de rue, grèves, campagnes de presse...
Très tôt, mais surtout à partir de 1927 et du déchaînement de la contre-révolution par Jiang Jieshi, il fut confronté à la cruauté de la répression qui s’abattit sur tous ces pauvres gens, et en premier lieu les paysans du Hunan qu’il avait contribué à organiser pour se défendre de l’exploitation des grands propriétaires fonciers. Il décida d’opposer la violence à la violence : « En Chine, le pouvoir est au bout du fusil. » Puis ce fut la guerre civile et l’agression japonaise, ce qui ne put que confirmer ce sombre diagnostic. En tout, 20 à 30 millions de morts. Le grand écrivain Lu Xun n’a-t-il pas dit que la Chine était une société de cannibales ? Pour Mao et ses contemporains le prix de la vie d’un homme était fort bas. Il le restera après 1949.
La deuxième piste est celle du rattrapage : la Chine était en retard. Comme l’a dit Li Dazhao, un des fondateurs du PCC, « la Chine était tombée de la caravane du progrès humain » au cours du XIXe siècle. Ce rattrapage se fit à marche forcée. Comme l’écrivit Mao en 1962 : « Au XVIIIe siècle, un certain nombre de pays européens étaient déjà engagés dans le processus du développement capitaliste. Il a fallu trois cents ans aux forces productives capitalistes pour atteindre leur niveau actuel... Qu’y aurait-il de mal si nous construisions une grande et puissante économie socialiste dans notre pays en seulement cinquante ans ? » En d’autres termes, la Chine en était au stade primitif de l’accumulation de capital.
Mao acceptait donc de concéder un certain rôle à une bourgeoisie nécessaire dans le cadre de sa « Nouvelle Démocratie » en 1940, puis de sa « Dictature démocratique populaire » en 1949, mais pour peu de temps. Dès 1955 la terre que l’on avait donnée aux paysans dans le cadre d’une réforme agraire radicale fut collectivisée. En 1956 l’État s’appropria la totalité des grands moyens de production et d’échange. La Chine était socialiste dès 1956 et le Grand Bond en avant se proposait même de bâtir le communisme en quelques années - avant d’y renoncer. Après la disparition de Mao, cette théorie du rattrapage fut développée, notamment par Zhao Ziyang, et reprise discrètement depuis sous des formes diverses, dont la plus récente fut la théorie dite « des trois représentations » qui fait du Parti - communiste chinois le mandataire politique de tous les « producteurs », incluant les ouvriers et les ingénieurs mais aussi les entrepreneurs et les hommes d’affaires.
L’étape actuelle de la croissance chinoise est considérée comme une « étape primaire », où le développement des forces productives constitue l’essentiel : dans un siècle on aura atteint un niveau de production suffisant pour passer au stade du socialisme véritable. Or on sait le prix de sang et de larmes que l’on paya en Occident pour cette accumulation primitive, depuis les expropriations des paysans anglais (les « enclosures ») jusqu’à la terrible misère ouvrière du XIXe siècle ouest-européen et nord-américain en passant par les guerres coloniales et la traite des Noirs. De fait, la Chine effectue sa révolution industrielle sous nos yeux. On aurait pu espérer que l’orientation socialiste affichée du régime aurait abouti à ce que ce processus se fasse de façon moins cruelle. De même, les objectifs économiques parfaitement irréalisables que Mao se proposait d’atteindre par le Grand Bond en avant, comme ceux de la production d’acier ou de céréales, ont été atteints ou dépassés par la réforme économique de Deng Xiaoping - preuve de leur pertinence en termes de rattrapage.
Remarquons enfin que cette théorie - implique le maintien du monopole politique du Parti communiste, de peur que le capitalisme dominant dans l’économie n’en vienne aussi à imposer son rôle dirigeant dans le domaine politique, ce qui interdirait le passage futur au socialisme. Le corollaire du rattrapage ainsi conçu est le néo-autoritarisme. Le post-maoïsme rejoindrait ainsi le maoïsme dans sa vision d’une démocratie restreinte, sous contrôle, tout en substituant à l’élite des cadres rouges celle de « ceux qui savent », comme disait Sun Yat-sen, celle des technocrates, seuls associés à la prise de décision. Tous les dirigeants actuels du Bureau politique sont des ingénieurs !
La troisième piste est celle du despotisme oriental ou du mode de production asiatique. Durant les années trente, un certain nombre de théoriciens marxistes mirent en avant des textes de Marx sur l’Inde pour en dégager une théorie explicative de l’échec de la révolution chinoise. Il en fut de même après le XXe Congrès du PCUS pour rendre compte de la tyrannie stalinienne étrangement qualifiée de « culte de la personnalité », ce qui ricochait sur Mao. En Asie, du fait notamment de la nécessité de contrôler d’immenses cours d’eau, on avait assisté à la naissance précoce d’États centralisés. Ce fut le cas en Chine. Cet esclavage généralisé des communautés paysannes par et pour une bureaucratie impériale aurait pesé durablement sur les comportements politiques et - empêché toute liberté d’expression.
Critiquant les thèses néoconfucéennes de François Jullien dans un pamphlet publié en 2006 aux Éditions Allia, Jean-François Billeter y rappelle que ce que nous appelons la civilisation chinoise, quelle que fût sa grandeur passée, était intimement lié au despotisme impérial. Les lettrés étaient liés au pouvoir et la dissidence était rare et peu durable. Le - communisme chinois a hérité de cette tradition.
Une quatrième piste renvoie à la base sociale du maoïsme. Divers chercheurs chinois, tel Cai Zhongguo, partent de la présentation classique, faite par Marx dans le 18 Brumaire de Louis Napoléon Bonaparte, du Second Empire en France comme émanant d’une - société de paysans petits producteurs. Leur vision étriquée du monde les prédisposait à accepter l’idée d’un empereur qui seule leur permettait de dépasser cette étroitesse de vue. Tel fut le contexte du développement du culte de Mao à partir de 1942 dans les campagnes archaïques de la région de Yan’an. Peng Dehuai n’avait-il pas accusé Mao d’avoir une vision du monde analogue à celle que se fait du ciel une grenouille à partir du fond d’un puits ?
Cette vision partielle s’accompagnait inévitablement d’une résistance à la civilisation moderne et à toute innovation. La célèbre phrase de Mao Zedong en avril 1958, où il assure que la Chine construira le socialisme plus vite que les pays développés car « la Chine est pauvre et nue et c’est sur une page blanche que l’on écrit les plus beaux poèmes », traduit par son mépris des réalités économiques cette crainte dont il fait un atout. Vu sous cet angle, le maoïsme disposait d’une assise sociale large dans la Chine sous-développée. Mao retrouvait ainsi Confucius dont, jeune homme, il avait combattu les idées. Ce dernier n’avait il pas dit : « L’homme de bien raisonne en termes de justice, l’homme de peu raisonne en termes d’intérêt » ?
Il est intéressant de noter que la plupart des héros cités en exemple par la propagande maoïste furent victimes de la modernité : Lei Feng fut tué par la chute d’un poteau télégraphique, un autre fut électrocuté, un troisième fut écrasé par un train. Mao ainsi, inconsciemment, se serait appuyé lors de ses - campagnes d’inspiration populiste sur des - comportements sociaux traditionnels. Ce populisme communiste avait été renforcé par la mobilisation patriotique du peuple chinois contre les Japonais, que les communistes chinois avaient mieux gérée que le Guomindang empêtré dans ses contradictions.
Une cinquième piste est étroitement politique. Elle ajoute à ces facteurs qui ont favorisé le despotisme d’un homme le léninisme lui-même et sa conception du Parti. Le centralisme démocratique qui est en son centre a été encore durci par l’importance déterminante des facteurs militaires dans l’histoire du Parti entre 1927 et 1949. Souvent, comme l’a écrit Liu Shaoqi, le Parti c’est la pensée correcte au sein d’une force armée. Le rôle déterminant des campagnes de mobilisation lancées par Mao, qui brisent toute résistance à ses idées, s’accompagne d’une manipulation du concept de « classe » qui n’a plus grand-chose à voir avec le marxisme : les paysans riches occupent une place à géométrie variable dans les rapports de production, selon que l’on veut modérer ou radicaliser les luttes dans les villages et recruter des soldats pour l’armée rouge...
Quant à cette bourgeoise contre laquelle on lance les Gardes rouges, elle se définirait seulement par l’exercice du pouvoir dont elle se serait emparée, sans aucun rapport avec la propriété des forces productives. Si on joint à cela le rôle incontestable de l’ego surdimensionné de Mao, on a tous les éléments pour donner naissance à un tyran. D’autant plus que, parallèlement, l’URSS qui sert de modèle à Mao connaissait alors le développement du culte de Staline.
On s’explique mieux ainsi la faiblesse des voix qui, dans le Parti et dans sa proximité immédiate, dénonçaient le culte de Mao. Or cet autoritarisme est mortel pour un socialisme authentique qui est nécessairement, comme l’avait bien vu Jean Jaurès, une extension à toute la société de la démocratie bourgeoise et non une confiscation du pouvoir par une élite de bureaucrates et de technocrates. Le socialisme aux couleurs de la Chine, privé de cet indispensable appui populaire et appuyé sur une classe moyenne proliférante contrôlant ou possédant les forces productives essentielles, risque fort de devenir tôt ou tard une forme nouvelle du capitalisme.
Alain Roux
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Article paru dans l'édition du 8 septembre 2006.