Le travail : quelle valeur ?
On la croyait réservée à la droite, mais voici qu’après Ségolène Royal, Lionel Jospin se dit lui-même attaché à elle. De quoi s’agit-il? De la valeur travail. Un tel fait mérite un coup de rétroviseur sur une notion ancienne.
Il fut question de l’abolir ou presque. Par son livre, Le droit à la paresse, (1880), Paul Lafargue, démystifie la valeur travail et désire que le prolétariat « se contraigne à ne travailler que trois heures par jour ». Dans son essai, L’Éloge de l’oisiveté, (1932), Bertrand Russell prône la fin du culte du travail et affirme que quatre heures de travail suffiraient à nos besoins.
Puis le travail fut glorifié par les idéologies du XXe siècle : Lors d’une macabre parenthèse, le slogan « Le travail rend libre » (« Arbeit macht frei » ) fut cyniquement employé à l’intention des prisonniers des camps de concentration, mais pas comme une devise du peuple allemand. Sous Staline, la doctrine du stakhanovisme encourageait les ouvriers à battre des records de production. Le capitalisme, quant à lui, se contenta de réformer l’organisation du travail par le taylorisme, à savoir la division du travail en tâches simples et répétitives, et par le fordisme, procédé de travail à la chaîne, système dont Charlot nous montre les excès d’inhumanité dans le film Les Temps modernes.
L’otium du peuple : Quel que soit le nom que l’on donna à ce fardeau hérité de la faute commise au Jardin d’Eden - « labeur », « besogne », « turbin » -, lorsqu’on vit pointer l’émergence possible d’une société de loisirs pour tous (dont les Romains avaient rêvé sous le nom d’otium), on se prit à rêver d’une relégation de toutes les tâches aux machines et aux robots du futur. « Le travail, c’est la santé. Rien faire c’est la conserver », chantait alors l’insouciant Henri Salvador. Un doux rêve qui fit long feu, car la cupide ambition du capitalisme inventa la consommation de masse, et nous entraîna dans la spirale infernale du "toujours plus".
« Ce qui est rare est cher ». Ce qui a donné au travail aujourd’hui sa forte valeur, c’est l’apparition et l’installation pour longtemps dans notre vie du chômage dit structurel, mais aussi la prééminence de la croissance économique érigée en principe de civilisation. La rareté et la nécessité du travail ont remis au goût du jour le sens du travail. La valeur travail n’est guère menacée. Si une faible érosion l’atteint, elle n’est due qu’au chômage et à une répartition injuste de l’offre de travail et des revenus. L’INSEE nous dit, après une enquête menée à partir de 1996, que ce qui manque, ce n’est pas la valeur accordée au travail, mais le travail lui-même ! Faut-il payer des statisticiens pour nous démontrer les évidences !
Le travail comme socle de valeurs d’une civilisation meilleure. Ici interviennent mes idées, ma vision, bref ma part de subjectivité. Cartésien dans l’âme, je serais partisan d’une nouvelle définition. 1° / Le travail serait une occupation saine et 2° / Le travail serait une occupation vitale, indispensable, nécessaire, utile ou plaisante (c’est la hiérarchie proposée). L’idéal réside bien sûr dans l’alliance de l’utile et de l’agréable. Le chômage ? Je préfère parler de non-activité économique, ce qui recouvre un sens plus vaste et recèle des champs inexplorés ou peu investis. Plus qu’un moyen de subsistance aliénant, le travail serait l’occupation utile au développement de la civilisation (des civilisations ?).
Vous voulez en débattre ? Alors : au travail !