Les Présidents de la République

Publié le par david castel

lundi 17 juin 2002.

Les Présidents de la République , Eric Branca, Valmonde-Molière, 2002, 138 p., 22,71 €

Vingt-trois. Ils furent vingt-trois à présider la République de Louis-Napoléon à Jacques Chirac et ce n’est pas le moindre mérite du très bel ouvrage d’Eric Branca d’avoir ainsi réuni la galerie présidentielle. Féru d’histoire, l’auteur resitue remarquablement chaque président dans les circonstances politiques et historiques de son mandat avec pour chacun une chronologie détaillée, conte nombre d’anecdotes pittoresques ou désolantes et offre au lecteur une iconographie superbe et des documents inédits. Les annexes nous rappellent par ailleurs quels furent les pouvoirs des chefs de l’Etat selon les quatre constitutions qui se sont succédées depuis 1848. La Cinquième République et l’élection du Président au suffrage universel provoque une rupture dans la conception du rôle du Chef de l’Etat qui se voit dès lors attribuer de nombreux pouvoirs fondamentaux. Placé au centre du dispositif républicain, le Président de la Cinquième République qu’il soit de Gaulle ou Mitterrand est devenu le " monarque républicain ". E. Branca fait défiler devant le lecteur les figures médiocres ou historiques de Présidents qui face aux circonstances auront à tout le moins incarné la continuité de l’Etat. De Mac-Mahon visitant un hôpital et déclarant à un patient atteint de la fièvre typhoïde " je sais ce que c’est. Je l’ai eue. On en meurt ou on en reste idiot " au " je vote pour le plus bête " selon le mot de Clemenceau, le grand connaisseur du monde politique français qu’est E. Branca nous entraîne avec bonheur dans les grandeurs et la petite histoire de la République.




Les sept élections présidentielles (1/6)
1965 : "Moi ou le chaos"
LE MONDE | 21.08.06 | 15h47  •  Mis à jour le 22.08.06 | 17h40

lors que la France se prépare à choisir pour la huitième fois son président, imagine-t-on l'événement qu'a été, il y a quarante et un ans, la première élection du président de la République au suffrage universel ? Une nouvelle France s'est initiée alors à une façon nouvelle de faire de la politique, en prenant conscience qu'elle n'était plus celle de l'après-guerre, de la reconstruction et des guerres de la décolonisation. S'ajoutant aux changements de la société et les accompagnant, l'élection présidentielle a rapproché la politique des Français, comme la télévision rapprochait d'eux le monde. 

L'élection de 1965 a rajeuni d'un coup le débat et la compétition politiques. Elle a fait naître un genre de campagne électorale inédit, avec des candidats peu connus ou inconnus, à l'exception du principal d'entre eux, dans un contexte transformé par rapport aux batailles des années 1950. Non seulement elle a enterré définitivement la IVe République - liquidée par Charles de Gaulle, en 1958, avec l'approbation de plus de 80 % des Français -, mais elle a mis fin à l'engourdissement des premières années de la Ve. De 1958 à 1962, le choix se réduisait à être pour ou contre de Gaulle et pour ou contre l'indépendance de l'Algérie. Une fois celle-ci acquise, les Français ont approuvé par référendum, en octobre 1962, le principe de l'élection directe du chef de l'Etat ; et puis, ils se sont occupés d'autre chose.

A mesure qu'approchait l'élection, dont le premier tour avait été fixé au 5 décembre 1965 et le second, si nécessaire, au 19 décembre, l'interrogation se répandait dans les esprits : serait-il candidat à un second septennat ? Le général a laissé flotter l'incertitude jusqu'au 4 novembre. Ce jour-là, celui de la Saint- Charles, les Français qui ont allumé leur poste de télévision ou de radio à 20 heures ont entendu le président de la République leur dire ceci : "Que l'adhésion franche et massive des citoyens m'engage à rester en fonctions, l'avenir de la République nouvelle sera décidément assuré. Sinon, personne ne peut douter qu'elle s'écroulera aussitôt et que la France devra subir - mais, cette fois, sans recours possible - une confusion de l'Etat plus désastreuse encore que celle qu'elle connut autrefois."

"Moi ou le chaos", résume l'opposition. De Gaulle, qui va avoir 75 ans, ne présente pas aux Français de projet, de programme, d'objectifs, ni même de perspective précise. Il leur demande de lui confirmer leur confiance, sous peine d'"écroulement" et de "confusion" s'il s'en va. Et il y met une condition : il ne suffit pas qu'ils lui accordent simplement la majorité absolue de leurs suffrages, comme le veut la loi ; il faut que leur "adhésion" soit "franche et massive".

Autrement dit, pour de Gaulle, l'élection présidentielle est un référendum de plus, après ceux dont il a jalonné son action depuis 1958. D'ailleurs, il a décidé de ne pas utiliser le temps de télévision et de radio alloué à chaque candidat. Il faudra la chute des intentions de vote, mesurée par les sondages de l'IFOP, et l'affolement des gaullistes pour que le chef de l'Etat se résigne à prononcer deux "allocutions", dans la dernière semaine, le 30 novembre et le 3 décembre. A cette date, le ballottage ne fait plus de doute.

C'est précisément ce ballottage qui va tout changer. Pendant quarante-huit heures, on se demande si Charles de Gaulle ne va pas se retirer de la compétition et laisser ses deux suivants immédiats, François Mitterrand, "candidat unique" de la gauche, et Jean Lecanuet, candidat du centre, se disputer sa succession. Mais, le mercredi, au conseil des ministres, il est requinqué. Une note du politologue François Goguel (qui sera publiée la semaine suivante par Le Monde) l'a convaincu qu'il ne pouvait pas faire mieux et que Mitterrand, lui, n'est pas parvenu à rassembler tous les électeurs de gauche. Surtout, de Gaulle a compris l'erreur qu'il a commise en prenant l'élection présidentielle pour un référendum.

Le général va donc faire campagne pour le second tour. A son premier ministre, Georges Pompidou, qui veut opposer les "nationaux" au "front populaire dominé par les communistes", de Gaulle impose silence. Dans ses presque 11 millions de voix du premier tour, il y a entre un million et un million et demi de suffrages venus d'électeurs de gauche, principalement ceux que le Parti communiste a perdus en s'opposant, en 1958, à la nouvelle Constitution. Il n'est pas question de décourager ces électeurs-là, pour qui de Gaulle est au-dessus des partis, et qui aiment bien sa politique étrangère de distance avec les Etats-Unis et de dialogue avec l'Est russe et chinois. Au cours de

trois entretiens télévisés avec le journaliste Michel Droit, dans le cadre de la campagne officielle, le président sortant applique sa ligne de conduite. "La France, c'est tout à la fois, c'est tous les Français. C'est pas la gauche, la France ! C'est pas la droite, la France", déclare-t-il le 15 décembre.

Avec 54,5 % des voix, le 19 décembre, face à Mitterrand, de Gaulle obtient le second mandat qu'il voulait, à défaut de l'adhésion "franche et massive" qu'il avait sollicitée. Le chef de la France libre, le fondateur de la Ve République, est descendu de son piédestal. Comme n'importe quel homme politique, il a disputé une élection, et il a fallu qu'il aille chercher les voix des électeurs. "Le premier tour fut un blasphème, le second tour est un sursis", commente Pierre Viansson-Ponté, chef du service politique du Monde.

Mais si, pour de Gaulle, 1965 annonce la fin, pour les autres, tout commence. Aux yeux de la droite, le général n'était pas le seul candidat possible. Avant que de Gaulle ne se déclare, nombre de ceux que le pouvoir et le messianisme gaullistes insupportent ont placé leurs espoirs en Antoine Pinay. Légendaire président du conseil neuf mois, en 1952, pendant lesquels il avait rétabli la "confiance", puis appelé au ministère des finances, en 1958, par de Gaulle, démissionnaire en 1960 parce qu'il était en désaccord sur l'Algérie et sur la politique extérieure, "l'homme au chapeau rond", "le politicien qui a une tête d'électeur" est apparu comme un adversaire potentiel pour le général. Ceux qui reprochent à ce dernier de maltraiter les Américains et de mettre en péril le Marché commun - 1965 est l'année de la politique de la "chaise vide" de la France au conseil des ministres de la Communauté - voient en Pinay une solution de rechange et un moyen de pression.

Mais l'éternel maire de Saint-Chamond (Loire) ne se présentera pas à l'élection présidentielle. Il a compris que de Gaulle sera candidat, qu'une grande partie des électeurs de droite ont pris l'habitude de voter pour le général et qu'ils continueront. Mais alors, que vont devenir ces "centristes", ces "modérés" et ces "nationaux" qui ne veulent pas ou ne veulent plus de De Gaulle ?

Les démocrates-chrétiens du Mouvement républicain populaire (MRP) ont rompu depuis les déclarations antieuropéennes de De Gaulle en 1962. La droite conservatrice, qui s'accommodait du maréchal Pétain sous l'Occupation et qui aurait préféré que l'Algérie restât française, n'aime pas le dirigisme gaulliste, avec sa planification "ardente", ses interventions dans l'économie et sa dimension sociale. Enfin, l'extrême droite des rescapés de Vichy et des inconsolables de l'indépendance algérienne a ces deux comptes à régler avec de Gaulle.

C'est cette extrême droite qui a tiré la première. Dès novembre 1963, Jean-Louis Tixier-Vignancour, ancien directeur de la radio et du cinéma à Vichy, avocat du général Raoul Salan, chef de l'OAS (Organisation armée secrète), devant le Haut Tribunal militaire en 1962, a annoncé sa candidature. Durant l'été 1965, il loue un chapiteau et fait la tournée des plages, de Dunkerque à Menton. Le directeur de la campagne n'est autre que Jean-Marie Le Pen, député poujadiste de 1956, engagé chez les parachutistes, réélu à Paris en 1958, battu en 1962. "TV" prétend que cette tournée a attiré 125 000 personnes, mais la vérité est probablement de l'ordre de 44 000. Ses publics privilégiés : les rapatriés d'Algérie, qui n'ont pas pardonné à de Gaulle de les avoir "trahis" ; les petits artisans et commerçants, catégorie qui forma l'assise de la République radicale et que l'économie moderne lamine impitoyablement.

Pendant ce temps, la droite non gaulliste attend toujours son candidat. Investi par le Parti libéral européen, en avril 1965, Pierre Marcilhacy, avocat, sénateur de Charente, a appartenu au Comité consultatif formé en 1958 pour associer le Parlement à l'élaboration de la nouvelle Constitution. Inconnu hors de son département, sans expérience gouvernementale, il fait figure d'original. Le candidat de la droite non gaulliste, ce ne sera pas lui.

En réalité, cette droite-là, tout en rêvant d'une candidature Pinay, s'est cherchée du côté du centre. Elle a d'abord cru ou fait mine de croire à la tentative de rapprochement qu'a menée Gaston Defferre. L'hebdomadaire L'Express, créé dix ans avant pour soutenir Pierre Mendès France, affiche en couverture, en septembre 1963, "Monsieur X...". Puisque l'ancien président du conseil, hostile au principe même de l'élection du chef de l'Etat au suffrage universel, ne veut pas s'y porter candidat, l'équipe dirigeante de L'Express, autour de Jean-Jacques Servan-Schreiber, a décidé de lancer la candidature du socialiste Gaston Defferre, maire de Marseille.

Investi par un congrès extraordinaire du Parti socialiste, le maire de Marseille est autorisé, en mai 1965, à tenter de former une "fédération démocrate socialiste", qui irait "des socialistes jusqu'aux chrétiens-démocrates". En réalité, du côté socialiste, Guy Mollet ne veut pas perdre le contrôle de son parti, même réduit à un peu plus de 12 % des voix aux élections législatives de 1962. Du côté centriste, le MRP n'est pas prêt à accepter que l'école privée passe sous la coupe de l'éducation nationale, ni que les candidats qu'il soutiendrait aux législatives futures acceptent les voix communistes. La tentative de "fédération" prend fin en juin.

L'échec de Defferre ouvre la voie à une candidature de gauche et à une candidature "centriste". A gauche, François Mitterrand se préparait depuis la réforme instituant l'élection du chef de l'Etat au suffrage universel. Agé de 49 ans, ancienne gloire montante de la IVe République, il pense que l'alternative au gaullisme doit se construire non pas au centre et contre les communistes, mais à gauche et avec eux. Son rapprochement avec le Parti communiste français (PCF) a commencé très vite après le retour de De Gaulle au pouvoir.

De son côté, alors que l'Union soviétique se déstalinise, le PCF cherche à sortir de l'isolement. Il redoute un score faible s'il présente son propre candidat. Mais pour quelle personnalité non communiste pourrait-il appeler à voter ? Mitterrand offre un profil idéal : il n'a pas la popularité de Mendès France, lequel, de toute façon, rejette le principe même de l'élection ; et il n'a pas de parti capable de recueillir les fruits de l'union réalisée sur son nom. C'est ainsi que le député de la Nièvre, après s'être assuré que Mendès France approuve sa candidature et que Mollet l'accepte, déclare vouloir rassembler sans "exclusive" les "organisations qui se réclament de la gauche française".

Chez les centristes, c'est finalement Jean Lecanuet qui se lance dans l'aventure. Sénateur de Seine-Maritime, président du MRP jusqu'à son entrée en campagne, il parie sur sa nouveauté, sur sa relative jeunesse - 45 ans - et sur sa photogénie pour incarner "un homme neuf, une France en marche". Sa campagne, conçue en partie par l'agence de relations publiques Services et méthodes, est la première à s'inspirer très directement des pratiques américaines. Avec 15,85 % des voix, il obtient, le 5 décembre, un score inférieur à ses espérances, mais c'est lui qui empêche de Gaulle de l'emporter dès le premier tour. Les 32,23 % obtenus par Mitterrand sont en effet inférieurs au potentiel de la gauche, mesuré par les législatives de 1962.

L'analyse minutieuse du scrutin, aidée par les premiers sondages post-électoraux, montre que le candidat qui se réclamait du centre a séduit, en fait, la droite non gaulliste, tandis que les électeurs de centre gauche se sont partagés entre de Gaulle et Mitterrand. La conquête de ces électeurs modérément de gauche sera tout l'enjeu de la sortie du gaullisme, quelques années plus tard, et surtout des batailles qui opposeront Valéry Giscard d'Estaing à François Mitterrand.


Patrick Jarreau (avec la collaboration de Thomas Wieder)

La nuit du second tour

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La première élection présidentielle au suffrage universel, en 1965, est aussi un événement télévisuel. A l'issue du second tour, marqué par la victoire du général de Gaulle sur François Mitterrand avec 54,5 % des suffrages exprimés, l'édition spéciale programmée par l'ORTF bat des records d'audience. Dans un pays où un foyer sur trois est équipé d'un téléviseur, de nombreux Français regardent la soirée électorale dans les lieux publics.



Article paru dans l'édition du 22.08.06





Les sept élections présidentielles (2/6)
1969 : "Blanc bonnet, bonnet blanc"
LE MONDE | 22.08.06 | 15h50  •  Mis à jour le 22.08.06 | 16h00

e matin-là, dans la cour d'un lycée parisien, un professeur de lettres royaliste abandonne un instant sa raideur maurrassienne pour partager sa jubilation avec un élève pied-noir. "L'Algérie française est vengée !", s'écrie-t-il. La veille, dimanche 27 avril 1969, le référendum par lequel Charles de Gaulle appelait les Français à approuver la création de régions et la réforme du Sénat a donné un résultat négatif. Plus de 52 % des suffrages exprimés étaient des bulletins "non". Peu après minuit, le président de la République a fait publier un communiqué indiquant qu'il cessait d'exercer ses fonctions et que sa décision prendrait effet à midi.

En ce printemps 1969, la France est encore sous le coup du grand remue-ménage de mai-juin 1968. Les augmentations de salaire acceptées par l'Etat et par le patronat dans les accords de Grenelle commencent à être absorbées par l'inflation. La fuite des capitaux, importante pendant les "événements", a repris massivement en novembre. Beaucoup s'attendaient alors à ce que le franc soit dévalué, mais Raymond Barre, vice-président de la Commission européenne, est venu voir de Gaulle à l'Elysée et lui a assuré que la dévaluation pouvait être évitée, à condition que le budget 1969 soit aussi rigoureux que possible. La non-dévaluation a été ressentie comme une victoire, dont se sont félicités aussi bien la CGT que le CNPF (le Medef d'aujourd'hui) et qui a valu un regain de popularité au président de la République. Mais la monnaie devra finalement être dévaluée en août 1969.

Adoptée avec les voix de la majorité et de l'opposition, la loi d'orientation de l'enseignement supérieur, due à l'ingéniosité et au talent de négociateur d'Edgar Faure, est entrée en application. Cette réforme a introduit dans les universités la "participation", seule réponse possible, aux yeux de De Gaulle, au malaise et aux aspirations qui se sont exprimés en mai. Début 1969, le succès des premières élections aux conseils d'université semble lui donner raison.

Pour autant, les organisations d'extrême gauche qui ont fomenté le mouvement de mai ne désarment pas. Qu'elles se réclament du maoïsme, comme la Gauche prolétarienne, ou du trotskisme, comme la Ligue communiste, elles cherchent à quitter le terrain universitaire et à disputer au Parti communiste celui de la classe ouvrière.

En février, la visite à Paris du nouveau président américain, Richard Nixon, a mis du baume au coeur de De Gaulle. Elle a montré que la France, qui accueille depuis un an les pourparlers de paix entre Vietnamiens du Nord et du Sud, reste une puissance de premier plan, malgré les événements de mai et l'affaiblissement de sa monnaie. Mais le général ne peut détourner sa pensée du fossé qui s'est creusé entre le pays et lui l'année précédente.

Son autorité n'est plus assurée depuis que, le 30 mai, cédant à la pression du premier ministre, Georges Pompidou, il a accepté de "différer" un référendum qui aurait mis les Français en demeure de lui renouveler ou de lui retirer leur confiance. La dissolution de l'Assemblée nationale a fait sortir des urnes, en juin, une majorité absolue de sièges pour le parti gaulliste, l'Union des démocrates pour la République (UDR). De Gaulle sait que cette victoire n'est pas la sienne, même si elle a été remportée en son nom. Ayant écarté Pompidou de Matignon et nommé à sa place Maurice Couve de Murville, jusque-là ministre des affaires étrangères, le président de la République constate que cette "chambre introuvable" d'un nouveau genre lui obéit, mais qu'elle est davantage gouvernée par le conservatisme que par le goût de la réforme qui caractérisait les premières années du régime.

Toujours en quête d'une épreuve de vérité entre les Français et lui-même, le général a décidé, en janvier 1969, de provoquer un référendum sur un projet de loi qu'il a fait préparer par Jean-Marcel Jeanneney, ministre d'Etat sans portefeuille. C'est alors que Pompidou, interrogé lors d'un voyage à Rome, confirme son intention d'être candidat à la présidence de la République quand la place sera libre. Chacun - et de Gaulle le premier - a bien compris le message : si les Français répondent non et obligent le président de la République, selon la doctrine qu'il a toujours professée, à se retirer, ce ne sera pas le "chaos", ni le saut dans l'inconnu. Le camp gaulliste dispose d'un héritier naturel, prêt à prendre ses responsabilités.

L'écrivain François Mauriac (1885-1970) a parlé de "suicide en plein bonheur" à propos du 27 avril. De Gaulle semble avoir tout fait pour mobiliser contre lui ses ennemis et ceux qui avaient quelque intérêt à ce qu'il parte. Il a ressuscité le "cartel des non" de 1962, c'est-à-dire l'alliance des partis de droite et de gauche qui s'étaient associés pour refuser d'inscrire dans la Constitution l'élection du président de la République au suffrage universel. Le Parti communiste a aussi appelé à voter non, en 1969 comme en 1962. L'extrême droite des partisans de Vichy et des factieux de l'Algérie française est restée antigaulliste par définition. Et la majorité parlementaire s'est divisée : Valéry Giscard d'Estaing, chef de file des Républicains indépendants, a annoncé "avec regret" qu'il ne pouvait pas se prononcer en faveur du projet de loi. Il s'est même trouvé quelques UDR pour soutenir le non.

Le projet de loi sur la régionalisation, qui modifiait la composition du Sénat et réduisait celui-ci à un rôle consultatif, heurtait de front ce monde des élus et des notables dont les sénateurs sont issus. Un monde auquel de Gaulle s'est imposé, mais qui lui a toujours été ouvertement ou sourdement hostile. Le Sénat et son nouveau président, le démocrate-chrétien Alain Poher, très actif au sein de l'Association des maires de France, sont montés en première ligne dans la bataille pour le non. Le général a retrouvé, sur 29 millions d'électeurs inscrits, les quelque 11 millions de voix qui s'étaient portées sur son nom au premier tour de l'élection présidentielle de 1965. Géographiquement, ce sont les mêmes, avec de très légères variations. Mais 12 millions d'électeurs ont voté non, et les référendums n'ont pas de second tour...

De Gaulle parti, Georges Pompidou se déclare candidat dès le 29 avril. Soutenu aussitôt par l'UDR, il ne laisse d'autre choix à Valéry Giscard d'Estaing que de se rallier, après une tentative du député du Puy-de-Dôme pour convaincre son ancien patron, Antoine Pinay, 77 ans, de reprendre du service. L'héritier du gaullisme obtiendra en outre, plus tard, l'appui de certains dirigeants centristes, en échange de bonnes paroles sur l'Europe et de promesses de maroquins ministériels.

Il ne fait guère de doute que Pompidou va devenir le deuxième président de la Ve République. La gauche, prise au dépourvu par le mouvement de mai et écrasée par les élections de juin 1968, est hors d'état de prétendre au pouvoir. La droite classique n'a pas de concurrent à lui opposer : il est trop tard pour Pinay et trop tôt pour Giscard. L'homme qui a dirigé le gouvernement pendant six ans, le vrai patron de la majorité, celui qui a gagné les élections de 1967 et sauvé le régime en 1968 va donc succéder à de Gaulle. Il avait déjà espéré que celui-ci lui passerait le témoin à l'élection présidentielle de 1965. Ce qui se produit trois ans et demi plus tard n'est au fond, à ses yeux et à ceux d'une grande partie de la droite, que la reconnaissance tardive d'une réalité politique depuis longtemps établie.

Reste que le départ de De Gaulle après onze ans de règne, s'il n'est pas la révolution rêvée par certains l'année précédente, est un bouleversement. Les Français voient arriver à l'Elysée Alain Poher, qui inaugure les dispositions constitutionnelles sur l'intérim du chef de l'Etat. Sa seule présence dans le palais présidentiel est un événement. Comment vont se comporter les fidèles du général, installés dans les rouages de l'Etat et soudain privés de leur chef suprême ? Le président du Sénat doit procéder à une sorte de "dégaullisation". Il peut compter sur la coopération discrète, mais efficace, de Pompidou, soucieux d'éviter tout incident susceptible de provoquer, dans l'opinion publique, une réaction de rejet contre le parti gaulliste.

Le gouvernement reste en place. Seul le ministre de la justice, René Capitant, ne peut supporter l'idée d'obéir à un autre qu'à de Gaulle et donne sa démission. Poher obtient le départ de Jacques Foccart, l'homme de l'ombre, chargé, à la présidence de la République, des relations avec l'Afrique et de bien des affaires inavouables. Il convoque le président de l'ORTF, Bruno de Leusse, pour lui signifier que les temps ont changé et qu'il serait bon que les téléspectateurs s'en aperçoivent. Il rappelle à l'ordre Michel Debré, alors ministre des affaires étrangères, quand celui-ci prend le conseil des ministres pour un meeting et transforme une communication sur la situation internationale en fulmination contre les Français qui ont osé dire non à de Gaulle.

Tandis que la gauche et l'extrême gauche multiplient les candidatures, la question se pose de savoir si le centre va être absent de la compétition. Le "cartel des non" fait le siège de Poher, qui finit par lâcher, le 7 mai : "Je ne suis pas du tout candidat, je ne souhaite pas l'être, mais j'y serai peut-être obligé." Les sondages de l'IFOP et de la Sofres lui promettent plus de 30 % des voix au premier tour et lui prédisent qu'au second tour, il rassemblera la majorité des électeurs contre Pompidou.

L'effacement de la gauche sert le président du Sénat, qui apparaît comme seul capable de rassembler ceux qui veulent en finir avec le gaullisme. D'ailleurs, il reçoit les encouragements du candidat socialiste, Gaston Defferre, et de l'ancien président du conseil Pierre Mendès France qui a décidé de faire équipe avec le maire de Marseille au premier tour, mais assurera Poher de son soutien au second. Defferre voit dans sa candidature le moyen de faire renaître la "grande fédération" socialo-centriste à laquelle il a dû renoncer en 1965.

Alain Poher se déclare donc candidat le 12 mai. Après avoir envisagé d'abandonner l'intérim présidentiel, il décide de continuer à l'exercer, afin de ne pas laisser le gouvernement sans contrôle. Mais il s'interdit ainsi de faire vraiment campagne. Au reste, ce n'est pas son style. Cet ancien fonctionnaire du ministère des finances, engagé dans la Résistance, devenu maire d'Ablon-sur-Seine en 1945 puis sénateur de Seine-et-Oise (du Val-de-Marne depuis 1968), n'a jamais rencontré d'électeurs, hormis dans sa petite mairie. Le président de la République qu'il se propose d'être serait la réincarnation des présidents de la IVe. On le compare déjà à René Coty.

Seulement, ce n'est plus le Parlement qui élit le chef de l'Etat. Les Français doivent décider s'ils veulent retourner en arrière ou s'ils veulent conserver la présidence de la République inventée par de Gaulle et que Pompidou entend pérenniser, avec pour slogan "le changement dans la continuité". Leur réponse, le 1er juin, est claire : 44,14 % des voix pour Pompidou, 23,38 % pour Poher. Le candidat centriste n'a cessé de reculer, alors que l'ancien premier ministre, s'il a perdu des suffrages gaullistes, en a gagné à droite et dans les terres radicales du Sud-Ouest, auxquelles il a accordé beaucoup d'attention depuis les élections législatives de 1967.

Dès le soir du premier tour, Georges Pompidou appelle Alain Poher à se retirer pour former un bloc démocrate face au candidat communiste. Le centriste hésite : il ne veut pas devenir, au second tour, le candidat d'une opposition qui comprendrait les communistes, mais il ne veut pas, non plus, fondre le centre dans la nouvelle majorité présidentielle. C'est le PCF qui le libère quand il décide d'appeler à l'abstention au second tour, sur le thème : Pompidou-Poher, c'est "blanc bonnet et bonnet blanc". Michel Rocard, dirigeant du PSU (Parti socialiste unifié), et le trotskiste Alain Krivine font de même.

Dès lors, le président du Sénat se lance dans une campagne désespérée, puisque le mot d'ordre du PCF, même imparfaitement suivi par les électeurs, rapproche arithmétiquement Pompidou de la majorité absolue. Il n'empêche : le nouveau président est élu, le 15 juin, avec plus de 57 % des suffrages exprimés, mais les gaullistes devront compter avec un fort potentiel d'opposition "centriste", dont un certain Valéry Giscard d'Estaing saura faire le meilleur usage le moment venu.


Patrick Jarreau (avec la collaboration de Thomas Wieder)

Jacques Duclos en campagne

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La performance électorale de Jacques Duclos en 1969 restera dans les mémoires. Avec 21,27 % des voix au premier tour, le candidat communiste réalise le meilleur score jamais obtenu par le PCF à une élection présidentielle. Le 21 mai 1969, devant plus de 1500 ouvriers des usines Renault de Boulogne-Billancourt, Duclos se présente comme le seul candidat de gauche capable de battre les "frères siamois" de la droite, Alain Poher et Georges Pompidou. Une préfiguration de son appel à l'abstention pour le second tour, Duclos estimant que les "2 P" sont comme "blanc bonnet et bonnet blanc".



Article paru dans l'édition du 23.08.06



Les sept élections présidentielles (3/6)
1974 : "Vous n'avez pas le monopole du coeur"
LE MONDE | 23.08.06 | 15h41  •  Mis à jour le 23.08.06 | 16h13

oute la France savait Georges Pompidou malade. Pierre Messmer, nommé premier ministre en juillet 1972, s'en était rendu compte très vite, et le président le lui avait confirmé. Le diagnostic de son mal, une forme de cancer dont les premiers symptômes étaient apparus en 1966, a été fait peu après son entrée à l'Elysée, durant l'été 1969. Deux ans et demi plus tard, Alain Pompidou, médecin, a informé son père de la gravité de son état et de l'issue prévisible.

Mais tout cela a été gardé secret. L'Elysée parlait de "grippes" chaque fois que le président devait interrompre ses activités ou modifier son programme. A aucun moment, semble-t-il, le successeur de De Gaulle n'a envisagé de démissionner. Il a tenté, fin 1973, de faire voter par le Parlement la réduction du mandat présidentiel de sept à cinq ans, mais sans dire s'il envisageait de s'appliquer cette réforme. Il parlait même de sa possible candidature à un nouveau mandat en 1976.

Néanmoins, la succession de Pompidou s'était préparée à droite et à gauche, dans la majorité et dans l'opposition. Aux assises nationales de l'UDR (Union des démocrates pour la République), en novembre, à Nantes, Jacques Chaban-Delmas est apparu comme le maître du parti gaulliste.

Agé de 59 ans, ancien premier ministre, limogé par Pompidou en juillet 1972, alors même qu'il venait d'obtenir un vote de confiance de l'Assemblée nationale, "Chaban", héros de la Résistance, identifié aux réformes de la "Nouvelle Société", dont il s'était voulu le promoteur à Matignon, propose aux Français de renouer avec l'esprit de réforme, notamment sociale, propre au gaullisme.

Le maire de Bordeaux se déclare candidat dès le 4 avril, jour des obsèques de Pompidou, sans attendre la fin de l'hommage rendu par l'Assemblée nationale au président disparu. Cette hâte lui sera reprochée, mais la raison en apparaît très vite. Deux heures après, en effet, c'est Edgar Faure qui annonce sa candidature.

L'ancien président du Conseil des années 1950, député apparenté à l'UDR après avoir quitté le Parti radical, est devenu président de l'Assemblée nationale, l'année précédente, grâce à l'appui de Pompidou contre Chaban-Delmas. Sa candidature, inspirée sans doute par les proches de Pompidou (mais Marie-France Garaud, dans La Fête des fous, paru en mai aux éditions Plon, la présente comme spontanée), montre que le parti gaulliste n'est pas unanime. Elle rend possible l'initiative d'un autre gaulliste de poids, Pierre Messmer, qui se proposera comme candidat d'union.

En réalité, le problème de la droite est de trouver le moyen de se rassembler derrière son meilleur prétendant à l'Elysée, Valéry Giscard d'Estaing. Secrétaire d'Etat, puis ministre des finances du général de Gaulle de 1959 à 1966, entré dans une semi-opposition au fondateur de la Ve République (attitude résumée par la formule "oui, mais" et qui l'a conduit à voter non au référendum de 1969), ramené au ministère par Pompidou, "Giscard", âgé de 48 ans, est l'homme de droite qui bénéficie de la meilleure cote d'avenir dans les sondages. Il annonce sa candidature le 8 avril dans sa mairie de Chamalières, faubourg chic de Clermont-Ferrand.

L'initiative de Pierre Messmer, le lendemain, a deux conséquences. Elle offre à Edgar Faure la porte de sortie qu'il cherchait depuis plusieurs jours. Surtout, elle fait de Jacques Chaban-Delmas le diviseur de son camp, puisque Valéry Giscard d'Estaing se dit prêt à se retirer au profit du premier ministre à condition que le candidat de l'UDR en fasse autant. Or "Chaban", naturellement, refuse.

Menées de main de maître par les conseillers de Pompidou, Pierre Juillet et Marie-France Garaud, avec l'aide du ministre de l'intérieur, Jacques Chirac, les opérations Faure et Messmer ont permis d'installer le ministre des finances dans la continuité pompidolienne, tandis que le maire de Bordeaux apparaît comme une sorte de dissident, proposant le retour à un gaullisme dépassé.

La majorité se prépare donc à disputer une "primaire" entre le candidat de l'UDR et celui des Républicains indépendants, la petite formation réunissant les élus de la droite classique qui se sont alliés aux gaullistes au début des années 1960. Il faut y ajouter Jean Royer, champion des petits commerçants et artisans, pour le salut desquels il a fait voter, en décembre, la loi qui porte son nom. Gaulliste de toujours, mais non membre de l'UDR, le maire de Tours quitte son nouveau ministère, celui des postes et télécommunications - alors que Giscard conserve celui des finances - pour se lancer dans une campagne "vigoureuse et ardente", à dominante populiste et moralisatrice.

A gauche, l'accord se fait vite sur la désignation de François Mitterrand comme candidat non plus "unique", comme en 1965, mais "commun". Le député de la Nièvre, âgé de 57 ans, est devenu, en 1971, premier secrétaire du nouveau Parti socialiste aussitôt après l'avoir rejoint avec sa propre formation, la Convention des institutions républicaines.

L'année suivante, il a signé, avec Georges Marchais, principal dirigeant du Parti communiste, et Robert Fabre, président du Mouvement des radicaux de gauche, le programme commun de gouvernement, réclamé par les communistes depuis le début des années 1960. C'est, à leurs yeux, le gage d'une union de la gauche fondée sur des objectifs de réelle "transformation sociale".

Il comporte la nationalisation de neuf groupes industriels tels que Dassault, Pechiney ou Saint-Gobain. Il prévoit aussi d'augmenter le SMIC, d'abaisser l'âge de la retraite, d'instituer une cinquième semaine de congés payés.

Contrairement à ce qui avait été le cas en 1965 et, plus encore, en 1969, la gauche aborde cette campagne présidentielle en position de force. Six ans après Mai 68, il est clair que les aspirations exprimées par ce mouvement n'ont pas été satisfaites. En dépit des progrès accomplis dans le domaine social, la Nouvelle Société de Chaban-Delmas n'a pas rallié à la majorité le centre-gauche.

C'est sur le terrain social et sur ceux des libertés et des moeurs que le pouvoir en place et l'ordre établi sont contestés. L'union de la gauche apparaît à beaucoup comme la seule alternative véritable au conservatisme régnant. Son candidat met en avant cinq thèmes qui sont, dit-il, "beaucoup plus qu'un programme, une façon d'aborder les problèmes de notre société".

Si la gauche est unie sur le nom de François Mitterrand, elle n'est pas pour autant unanime. Jusqu'à la dernière minute, une partie du courant autogestionnaire, refusant de suivre Michel Rocard dans son soutien au candidat socialiste, cherche à fédérer l'extrême gauche autour d'une figure de la nouvelle contestation. Il s'agit de Charles Piaget, syndicaliste CFDT et principal animateur, l'année précédente, de la lutte des salariés de Lip, à Besançon, qui avaient tenté de s'approprier les machines et le stock de montres dans une expérience pratique de l'autogestion, après la décision du propriétaire de fermer leur usine.

Soutenue par Jean-Paul Sartre et par le quotidien Libération, l'opération Piaget échoue. Deux candidats trotskistes se présentent à l'élection présidentielle : Alain Krivine, déjà présent en 1969, et Arlette Laguiller, porte-parole de Lutte ouvrière, qui ne sait sans doute pas que sa candidature est la première d'une série ininterrompue jusqu'en... 2007. A l'extrême droite, Jean-Marie Le Pen entre pour la première fois dans la compétition, qui s'achèvera pour lui sur le score de 0,74 % des suffrages exprimés. La vraie surprise, parmi les douze candidatures de 1974, est celle d'un agronome de 70 ans, René Dumont, qui commencera sa première émission télévisée en buvant un verre d'eau à la santé des Français "tant que c'est encore possible". Porte-parole des écologistes, alors même qu'il est socialiste (et appellera à voter Mitterrand au second tour), il est presque le seul à parler de ce qui s'est passé au mois d'octobre précédent.

Pendant la guerre de Kippour entre Israël et ses voisins, les pays arabes producteurs de pétrole ont décrété un embargo en direction des pays qui soutiennent l'Etat juif. C'est le premier "choc pétrolier", qui s'est traduit par un quadruplement du prix du pétrole et qui apparaîtra, rétrospectivement, comme marquant la fin de l'expansion continue de l'après-guerre.

Alors que les demandes d'emploi non satisfaites ont atteint le chiffre de 450 000, fin février, soit une augmentation de 15 % en un an, il en est fort peu question dans la campagne. Certes, chacun est conscient du ralentissement de la croissance, qui devrait descendre au niveau préoccupant de... 4,5 % ou 5 % en 1974 (en réalité, la moyenne annuelle va s'établir à 3,3 % pour la période 1973-1977, au lieu de 6 % pour les années 1968-1973).

Chaban-Delmas constate que la hausse des prix du pétrole va coûter à la France deux points de PNB et propose de consacrer le reste de la croissance à l'augmentation des salaires. Mitterrand fait assaut de rigueur en donnant la priorité à la lutte contre l'inflation, qui dépasse 15 % en rythme annuel, et au retour du franc dans le serpent monétaire européen. Seul Giscard d'Estaing, attaqué sur ces deux problèmes, en minimise la gravité et, dans un entretien au Monde, déclare : "Le problème de l'activité économique et de l'emploi est un problème beaucoup plus grave, que la France commence à découvrir."

Il ne faut pas longtemps pour que la compétition, à droite, tourne à l'avantage de Valéry Giscard d'Estaing. Le ministre des finances a reçu l'appui du Centre démocrate de Jean Lecanuet et de Jean-Jacques Servan-Schreiber, directeur de l'hebdomadaire L'Express, devenu député de Meurthe-et-Moselle et président du Parti radical valoisien, opposé à l'union avec les communistes. Le centrisme, qui s'était cherché autour de Gaston Defferre, puis de Jean Lecanuet, en 1965, et derrière Alain Poher, en 1969, se rassemble dans le soutien au ministre des finances.

Mais ce n'est pas tout : le samedi 13 avril, veille de Pâques, est publié un "appel" signé par quatre ministres, dont Jacques Chirac, et 33 députés UDR, auxquels se sont ajoutés quelques centristes et RI. Les signataires de cet "appel des 43" considèrent déjà, trois semaines avant le premier tour, que Valéry Giscard d'Estaing sera le candidat de la droite contre la gauche unie. En privé, ils font état de sondages qui ne laissent aucun doute, selon eux, sur l'issue de la primaire à droite. De fait, la semaine suivante, les premières enquêtes publiques indiquent que Giscard devance Chaban.

Avant même que ne commence, le 19 avril, la campagne officielle, le maire de Bordeaux a amorcé la glissade qui restera quelque temps dans le vocabulaire politique sous le nom de "chabanisation" et qui inspirera à Françoise Giroud, dans L'Express, son célèbre "On ne tire pas sur une ambulance".

De fait, le 5 mai, Jacques Chaban-Delmas recueille deux fois moins de voix que Valéry Giscard d'Estaing : 15,10 % contre 32,60 %. François Mitterrand est largement en tête, avec 43,24 %. La bataille du second tour met face à face deux France, dans une compétition qui reste incertaine jusqu'au bout. Elle est marquée par le premier débat télévisé de l'histoire des campagnes présidentielles, organisé le 10 mai et considéré comme "gagné" par le candidat de la droite, avec sa petite phrase restée fameuse : "Vous n'avez pas le monopole du coeur."

Les communistes font tout ce qu'ils peuvent pour que Mitterrand l'emporte, en annonçant qu'ils renoncent par avance, en cas de victoire, aux ministères régaliens (intérieur ou défense nationale) et en protestant contre la visite que l'ambassadeur d'Union soviétique fait à Giscard, preuve que Moscou préfère la continuité gaullo-pompidolienne à l'atlantisme et à l'européisme du candidat de la gauche.

Le 19 mai, la participation atteint un niveau sans précédent, avec moins de 13 % d'abstentions, et l'écart entre les deux candidats, au bénéfice de celui de la majorité parlementaire, n'est que d'un peu plus de 400 000 voix sur 30,6 millions d'électeurs inscrits et 26,4 millions de suffrages exprimés. Plus tard, quand l'union sera devenue "un combat" entre le PCF et le PS, Georges Marchais dira avoir trouvé, dans les locaux de campagne de la tour Montparnasse, un Mitterrand accablé par la défaite, se croyant "fini".

Mais d'autres témoins assurent que le député de la Nièvre jugeait peu probable de l'emporter cette année-là. Valéry Giscard d'Estaing annonce "une ère nouvelle de la politique française". Le 27 mai, il nomme Jacques Chirac premier ministre.


Patrick Jarreau (avec la collaboration de Thomas Wieder)

Première campagne présidentielle d'Arlette Laguiller et de Jean-Marie Le Pen

Regarder la vidéo (en partenariat avec l'INA)

C'est en 1974 que, pour la première fois, Arlette Laguiller et Jean-Marie Le Pen sont candidats à l'élection présidentielle.
Membre de la direction nationale du mouvement trotskiste Lutte ouvrière, Arlette Laguiller, 34 ans, est la première femme à se lancer à la conquête de l'Elysée. Elle obtiendra 2,33 % des voix au premier tour.
Ancien député de la Seine (1956-1962), Jean-Marie Le Pen, 46 ans, préside le Front national, un parti qu'il a fondé en 1972 dans le but de fédérer l'extrême droite, alors divisée en de nombreux groupuscules. Au premier tour, il obtiendra 0,74 % des suffrages exprimés.



 

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Publié dans Découpage électoral

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