Jean Echenoz Ravel

Publié le par david castel

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Jean Echenoz 09/01/06
Ravel



La chronique de Bernard Lehut



Ravel, de Jean Echenoz

C’est l'un des évènements de ce début d'année en librairie : la parution du nouveau livre de l'un de nos grands romanciers, Jean Echenoz. Et il surprend, Jean Echenoz, prix Goncourt 1999 avec le très beau Je m'en vais. Dans Ravel, il raconte les dix dernières années du musicien Maurice Ravel, de 1927 à 1937. N'allez pas croire pour autant qu'il s'est converti à la biographie. Non sur ce thème imposé de la vie de Ravel, Echenoz, le virtuose, compose une mélodie bien à lui, une partition élégante et subtile. Un vrai bonheur d'écriture. Il faut dire que Maurice Ravel se révèle un personnage extrêmement romanesque. Il est double. D'un côté comique : un tout petit monsieur toujours tiré à quatre épingles, bourré de manies, grillant cigarettes sur cigarettes, une caricature, un dandy de cinéma muet. De l'autre, un personnage pathétique, un être qui souffre, rongé par les insomnies, la solitude et une étrange maladie cérébrale. Ravel a de plus en plus de mal à écrire, à se déplacer, à se concentrer, ne reconnaît plus parfois sa musique. Un mal non identifié qui a largement contribué à la fascination que Ravel exerce sur Jean Echenoz.

Mais avant que ce mal ne l'emporte, Ravel est au sommet de sa gloire. C'est ce qui rend encore plus intéressantes ces dix dernières années de sa vie. Il fait une tournée triomphale aux Etats-Unis, il compose ses oeuvres les plus célèbres. A commencer par le Boléro, dont on apprend qu'elle lui a été inspirée par le rythme des machines d'une usine devant laquelle il passait souvent. Plus étonnant encore : Ravel ne croyait pas au succès du Boléro, une oeuvre, disait-il, vide musique. Alors évidemment, ce livre tout à la fois fidèle à la vérité historique et au style romanesque de Jean Echenoz donne l'envie d'écouter, de réécouter la musique de Ravel. Des notes du musicien aux mots de l'écrivain. Ravel, le nouveau et très réussi roman de Jean Echenoz, publié aux éditions de Minuit, sera dans toutes les librairies à partir de jeudi.

 
 
 
 
Boléro et beau héros
Critique de Ravel de Jean Echenoz

Pas le plus petit pouce de graisse, pas la moindre rondeur redondante. Ecrire, pour Jean Echenoz, c’est tirer des fils, croiser des lignes et faire apparaître dans les carrefours, les croisements, les figures d'une histoire qui, fût-elle vraie – une biographie de Ravel, par exemple –, devient sous sa plume de l’Echenoz ; comme tel portrait de femme – Dora Maar, Jacqueline et d’autres – était sous les pinceaux du maître simplement un Picasso.

Ravel, donc. Maurice de son prénom ; compositeur français (1875-1937), auteur d’une œuvre importante dont le grand public n’a retenu qu’un titre : le Boléro.

De l’homme Ravel, peu de choses à dire. Une petite taille, style jockey, « comme Faulkner ». Pas d’épouse, pas d&’enfants. Des amis, des voyages, des concerts, des fêtes plus ou moins galantes.

Lorsque commence ce Ravel revisité par Echenoz, l’homme est dans sa baignoire. Il est bien. On ne sait pas encore que c’est Ravel. C’est simplement un homme qui doit quitter l’eau tiède et savonneuse. Il a un rendez-vous. Il doit partir. Il doit abandonner le confort quasi amniotique de sa salle de bains. Il est vous, il est moi, il est Echenoz. Mais il sort, et là, on le sait désormais, il est Ravel.

Tout l’art d’Echenoz est là, dans ce passage du personnage neutre, non identifié, dans lequel chacun de nous peut se reconnaître, à l’homme Ravel qui soudain place le lecteur dans la situation du voyeur ou de l’écouteur d'histoires. De même quelque cent pages plus loin, lorsque Ravel meurt, le lecteur est remis à la porte du récit. Il n’y a plus rien à voir, plus rien à entendre. Ou peut-être seulement la musique de cet homme qui, précise Echenoz, « ne laisse pas de testament, aucune image filmée, pas le moindre enregistrement de sa voix ». Entre la sortie du bain et la mort, une vie ou plutôt quelques instantanés d’une vie : le voyage aux Amériques sur le paquebot France (qui, privilège de la fiction, à cette date, n’est pas encore né...). Les tournées triomphales et répétitives. Des vacances au Pays basque, sa terre de prédilection, la naissance du Boléro, le succès de celui-ci, les accrochages avec les interprètes ou avec Wittgenstein, frère du philosophe ; les commandes d’orchestrations, les contrats… Pas de vraie passion. Toujours une forme de retenue, de raideur. Puis, peu à peu, l’effacement du monde. La mémoire qui se mite, la fragilité qui s’accentue, et ce jusqu’au silence.

Jean Echenoz, qui aime et connaît admirablement le jazz, sait que le bleu de la note n’est jamais aussi intense qu’à sa brisure, lorsque le silence la saisit. Il sait aussi que l’écriture se nourrit autant de noir que de blanc, de mots écrits que de mots tus. Et, très au-delà des choses dites dans ce bref roman, c’est la musique de Ravel qu’il nous donne à entendre. Des doigts secs sur un clavier détachant bien les phrases. Et, au fil du temps, la musique qui s’éloigne, comme la vie dans la douleur de la perte, puis dans l’ignorance de la perte. Jusqu’au silence final. Eblouissant.

Littérature française

Le cas Ravel

Jean Echenoz raconte les dix dernières années de la vie de Maurice Ravel.

par Jean-Baptiste HARANG
QUOTIDIEN : jeudi 12 janvier 2006

Jean Echenoz
Ravel Minuit, 128 pp., 12 €.

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Toutes ces phrases qu'on a cochées, soulignées en première lecture, gardent une trace gênante à les relire, et toutes les autres qui l'auraient tout autant mérité, qui ne demandaient pas qu'on les distingue, qui n'attendaient pas ce crayon et cette main levée que personne n'avait fait juge, toutes ces phrases, sans distinction, forment modestement Ravel, le texte parfait. Si on avait su, on aurait retenu ces ratures. Elles défigurent, on a manqué de confiance. Parfait, dites-vous, dans ces pages l'épithète n'est guère d'usage, et on ne demande pas à être cru sur parole, vous pouvez juger sur pièce, cent vingt pages, ce n'est pas la mer à boire, et la perfection n'est pas la sainteté, elle ne culpabilise pas le pécheur, rien n'est moins sûr que la perfection, la perfection n'est que l'illusion de la perfection, c'est comme la bicyclette, elle n'existe que si on avance et elle ne s'oublie pas, elle se reconnaît à de minuscules scories, des échardes d'établi qui ne parviennent pas à la dérouter. Ainsi, en fonderie, on appelle «laitier» l'ensemble des matières vitreuses qui se forment à la surface des métaux en fusion et qui rassemblent les impuretés provenant de la gangue des minerais, même à fondre de l'or, comme ici, on se doit d'écumer le laitier, Echenoz s'amuse à en laisser quelques traces, à construire de légères répétitions que la suite justifie aussitôt, pour se faire peur, des phrases mal emmanchées où l'on tremble pour le funambule et qui toutes retombent sur leurs pattes comme des chats narquois. Parfait.

Le livre commence à l'heure du laitier, à l'heure où il faut bien s'extirper de sa baignoire à Montfort-l'Amaury parce qu'on vous attend sur la rue dans une Peugeot 201 en partance pour l'Amérique (on prendra également un paquebot, le France, deuxième du nom). Le livre s'appelle Ravel, comme Maurice, né à Ciboure, mort à Paris, mais ici, il n'a pas de prénom, parce que c'est le nom d'un livre et les livres n'ont pas de prénom, sauf quand on leur donne le nom des gens, sauf sur la quatrième page de couverture, sous la responsabilité de l'éditeur : «Ce roman retrace les dix dernières années de la vie du compositeur français Maurice Ravel (1875-1937)», et, page 76, quand il vient de composer le boléro qui portera son nom aux confins ultimes de toute notoriété possible et qu'il se demande si, des fois que ça marcherait comme La Madelon, une petite voix amicale, sortie des dessous de l'écriture, lui répond : «Mais ça marchera beaucoup mieux, Maurice, ça marchera cent mille fois mieux que La Madelon.»

C'est donc lui, ce Ravel musicien dont on use du prénom avec parcimonie qui ne sait pas trop comment s'en sortir de cette baignoire trop grande, qui «enfile un peignoir d'un perle rare» et file vers une tournée triomphale dès la fin du premier chapitre par une phrase dont la prémonition lui aurait échappé : «Il part en direction de la gare maritime du Havre afin de se rendre en Amérique du Nord. C'est la première fois qu'il y va, ce sera la dernière. Il lui reste aujourd'hui, pile, dix ans à vivre.» Ce qui nous transporte vers la fin de décembre 1927. A peine dix pages d'écriture et nous savons déjà la couleur de son peignoir, qu'il mourra, d'ailleurs «lorsqu'il ferme un instant les yeux, il ressemble à son masque mortuaire», que Jean Echenoz a fait des progrès inespérés en automobile lorsqu'on «aperçoit, s'engouffrant dans la rue de Rome, une longue Salmson VAL3, bicolore et profilée comme un escarpin de souteneur», 1937, donc, l'année où L'Intransigeant n'a même pas la présence d'esprit de signaler la naissance de Gerry Muligan.

A ce moment de notre lecture, donc, nous avons dix ans de Ravel devant nous, dix années à connaître ce petit homme haut comme un Faulkner, tiré à quatre épingles, sapé comme un milord, la canne est à sa main ce que le sourire est aux lèvres, insomniaque et mauvais pianiste, et puisqu'on a coché, que le mal est fait, recopions : «D'un geste familier, comme s'il avait toujours été près d'elle, Ravel éteint la lampe de chevet puis, lui qui cherche toujours le sommeil jusqu'à l'aube pour finir par n'en décrocher qu'un d'occasion, de seconde main, de qualité médiocre, voire n'en trouver aucun...», et «lui si léger n'a pas envie de se fatiguer sur un instrument tellement lourd. Il sait bien que l'exécution d'un morceau, surtout lent, requiert une dépense de force physique dont il aime mieux se dispenser. Mieux vaut donc jouer la désinvolture qu'il a récemment poussée au point de composer l'accompagnement de Ronsard à son âme pour la seule main gauche, lui-même ayant prévu de fumer avec la droite». Il fume des Gauloises.

Lire Ravel est un compte à rebours, on court à sa fin. On est prévenu, on savoure du mieux qu'on peut, on sent bien que le livre est court, léger, il ne pèse rien, même nos coups de crayon et le mal qu'ils lui ont fait ne parviennent pas à le grever, mais il penche vers sa fin. On y court et on a beau ne pas se souvenir, on se souvient tout de même que ça finit mal, sa vie, il perd la boule, Ravel, on croit au miracle, on espère, non pas tant pour Ravel, pour lui c'est trop tard depuis la page 18, mais pour nous, pour le plaisir que ça ne finisse pas trop vite, comme un boléro, qu'on ait le temps de ressasser, mais non, il y a toujours un chirurgien qui vient vous ouvrir le crâne, se vantant d'y trouver ce qui ne s'y trouve plus. Et, comme vous le dîtes de Mozart, le silence qui suit la mort de Ravel, c'est toujours ça. Ravel, de la musique parfaite.


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Jean Echenoz au clavier

Ravel, de Jean Echenoz, les Éditions de Minuit, 128 pages, 12 euros.

Jean Echenoz a marqué de son empreinte les années 1980-1990. Il a fait entrer dans le roman des sons, des noms, des métaphores, des manières de voir d’une nouveauté telle que de nombreux écrivains aujourd’hui s’en inspirent. En 1997, avec Un an, il avait cependant commencé d’infléchir sa trajectoire d’écriture. Le chatoiement et la luxuriance des récits, l’abondance des détails narratifs, le feu d’artifice des inventions langagières, cela même qui définissait son style commençait de se présenter sous des dehors plus retenus, plus sobres. À cet égard, le Ravel qui paraît en cette seconde rentrée marque une nouvelle étape significative du processus. Car cette fois Jean Echenoz ne semble plus enclin à inventer l’une de ces ahurissantes fictions qui faisaient voler en éclats les codes des genres romanesques traditionnels. Il se lance dans l’entreprise a priori conventionnelle d’un récit biographique : l’évocation des dix dernières années de la vie du compositeur Maurice Ravel. Au moment où biographie, autobiographie et autofiction occupent une part croissante du paysage littéraire, son déplacement sur ce terrain n’est évidemment pas tout à fait innocent. Après la stratégie du débordement et de l’explosion, celle de l’apparente soumission et du minage pour l’écriture nouvelle manière. On n’oubliera pas en effet que ce Ravel porte la qualification de roman. Ce qui se produit entre le mercredi 28 décembre 1927, exact commencement du récit, et sa fin annoncée, le mardi 28 décembre 1937, colle certes parfaitement au déroulement connu des dix dernières années de la vie de Ravel. La traversée vers les États-Unis et la rencontre avec Gershwin, les alternances de vie mondaine et de retrait à Monfort-l’Amaury, le dandysme et la maniaquerie, la composition du Boléro, celle du Concerto pour la main gauche, et la rencontre mouvementée avec son exécutant Paul Wittgenstein, l’apparition de la maladie dégénérative, l’accident de la circulation, Ravel « enterré vivant dans un corps qui ne répond plus à son intelligence », l’opération de la dernière chance le 17 décembre 1937, enfin l’effacement dans la nuit du 27 au 28 : « Il ne laisse pas de testament, aucune image filmée, pas le moindre enregistrement de sa voix. » L’ultime décennie d’une vie prodigieuse se donne ici à voir. Sauf que le livre n’affiche aucune véritable parenté avec les biographies classiques. Parce qu’Echenoz n’obéit pas au commandement premier du genre. Jamais ne se place en position d’extériorité par rapport au récit. Il s’autorise continûment des remarques et des commentaires, annonce des événements ultérieurs, n’hésite pas à intervenir pour couper court, quand il sent l’écriture flageolante ou quand un épisode lui paraît risquer l’ensablement. Sur le devant de la scène, il ne se tient en fait guère loin de Ravel et se paie même l’audace de l’apostropher par son prénom. Proximité particulière du créateur sans doute. À cause des semblables affres. De l’identique conviction de l’inexistence de l’inspiration. De la même douleur du travail au clavier. Celui du piano ou de l’ordinateur : pour l’un et l’autre, le lieu unique où se conçoit et s’engendre l’œuvre. Jean se tient là tout à côté de Maurice, qu’il taquine sur sa taille de jockey « comme Faulkner », sur ses chemises pastel et ses souliers vernis, sur ses rapports complexes avec les autres, sur son inaptitude à bien jouer ce qu’il compose, sur sa permanente distraction, sur cette célébrité dont il jouit sans vraiment en mesurer la portée, alors qu’il est considéré comme le plus grand compositeur de l’époque avec Stravinski. Il se rapproche encore de lui, quand la maladie commence d’opérer ses ravages, quand Ravel ne peut plus tracer sa propre signature, quand bientôt il ne peut plus même reconnaître sa musique. Le romancier ausculte le désarroi de l’artiste. Mieux que tout autre mesure la portée du drame muet en train de se jouer. Le style sobre, traversé de fulgurances echenoziennes (« un couple d’allure industrielle », « une lumière de fer », « malaise sous les moulures, embarras chez les stucs »), fait ici merveille. On serait tenté presque de supputer que cette logique d’écriture a poussé l’écrivain vers son sujet. Que cet étonnant Ravel s’est invinciblement tramé dans le travail d’ascèse, permettant aujourd’hui cette rafraîchissante jonction.

Un récit biographique : les dix dernières années de la vie du compositeur Maurice Ravel
Article paru dans l'édition du 12 janvier 2006.
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Publié dans LAETITIA

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