Le match du siècle

Publié le par david castel

 

« C’est drôle de se retrouver de nouveau correspondant de guerre, après toutes ces années »      Arthur KOESTLER
 
« Quand vous jouez contre Bobby, il ne s’agit pas de gagner ou perdre. Il s’agit de survivre »        Boris SPASSKY

Il est cinq heures du soir ce mardi 11 juillet 1972. Toutes les places qui remplissent l’arène du Laugardalsholl, prestigieux palais des sports, de Reykjavik, ont été vendues. Sur l’estrade, le champion du monde des échecs, Boris Vasilievich Spassky, 35 ans, est assis seul face à l’échiquier. Les pièces blanches sont alignées de son côté. A l’heure précise, l’arbitre en chef l’Allemand Lothar SCHMID, fait démarrer l’horloge. Spassky soulève le pion de sa dame et l’avance de deux cases. Le roi des échecs de l’Union Soviétique vient de commencer la défense du titre qui est le sien depuis 1969, et celui de son pays, sans interruption depuis la seconde guerre mondiale. Il lance un regard de l’autre coté de l’échiquier. Le coûteux fauteuil en cuir noir, spécialement acquis pour son adversaire, est vide.

         Six minutes plus tard, le challenger américain, Bobby Fischer, arrive. Un murmure de soulagement parcoure la salle. A cause de son refus de quitter New York à l’heure pour le début de la rencontre, la première partie a déjà été décalée et nombreux sont ceux qui ont craint qu’il pourrait ne pas se présenter du tout : avec Fischer, on ne peut jamais être sûr. Bientôt c’est une large main qui se tend à travers l’échiquier, arrache le cavalier du roi noir, et le place en F6.
         Dans la provinciale et habituellement tranquille capitale islandaise, ce qu’on surnomme déjà « Le Match du Siècle » est enfin en route.
 
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Le Championnat du monde des échecs existe depuis 1886. Mais cette finale est la première à faire la une des journaux: fixée à 250.000 dollars, la récompense est près de vingt fois plus importante que lors du derniers concours, lorsque Boris Spassky l’avait emporté sur son compatriote, le champion d’alors Tigran PETROSSIAN.
        Pourquoi ces parties vont-elles faire les grands titres à la télévision et engendrer des nuées de commentaires ? Sport déjà populaire dans le bloc communiste, pourquoi les échecs deviennent-ils maintenant passe temps furieusement à la mode en Occident, comme le Charleston, le canasta ou le Houla Hoop ; ce dont vous parlez dans un bar avec des étrangers ou dans les dîners mondains ? Le championnat de 1972 sera immortalisé en films, sur scène, en chansons. C’est sans controverse qu’il restera le plus célèbre duel d’échecs de l’Histoire. Il n’y aura jamais de pareil.
        Ceci a d’ailleurs fort peu à voir avec les parties elles-mêmes. Si c’était le cas, le récit de Reykjavik pourrait être laissé aux livres existants et à la myriade de volumes et d’articles qui analysent les échecs, partie par partie, dans chaque détail. Il en existe un nombre incalculable, pour la plupart des travaux de l’instant. Ce qui a fait de ce championnat une confrontation unique et passionnante se passait hors de l’échiquier, à commencer par le sentiment que l’Histoire était en train de s’écrire.
 
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Pour les commentateurs occidentaux, le sens de cette confrontation paraissait clair. Une étoile américaine isolée défiait la longue rétention soviétique sur le titre mondial. Son succès en terminerait avec la prétention soviétique selon laquelle leur hégémonie aux échecs reflétait la supériorité de leur système politique. L’échiquier était une arène de la guerre froide où le champion du monde libre luttait pour la démocratie contre les apparatchiks de la machine socialiste soviétique. C’était le « Train Sifflera Trois Fois » des échecs, vous arrivant tout droit d’un auditorium concret en Islande.
         Etant donnée l’hostilité mutuelle entre les deux blocs de superpuissances de la guerre froide, une telle lecture de la rencontre était inévitable. Mais cette histoire peut désormais être relatée selon de nouvelles perspectives, extirpée des dissensions de la guerre froide, une histoire plus nuancée et surprenante qu’elle ne pouvait apparaître en 1972. La fin de la guerre froide a autorisé l’accès à des personnes et des dossiers qui révèlent des individus à l’intérieur du monolithisme soviétique. Les sources de la Maison Blanche, du département d’Etat et du F.B.I. offrent de remarquables aperçus sur les attitudes officielles envers la rencontre et envers Fischer. Loin de n’être qu’une simple confrontation idéologique, le championnat a été joué sur plusieurs niveaux, les échecs n’en représentant que l’un d’entre eux. Reykjavik a été le théâtre d’une collision de personnalités, d’obligations morales et légales, de croyances sociales et politiques.
         Toutefois, dans une large mesure, le pic de notoriété de l’évènement était due à la présence de Bobby Fischer, génie volatile, subjuguant et choquant, attirant puis repoussant.
         En 1972, Fischer n’a encore que 29 ans, mais il est déjà au sommet des échecs internationaux depuis plus d’une dizaine d’années et l’objet d’une fascination publique croissante depuis qu’il était gamin.
 
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Publié dans Bobby

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