Les cent inventions du XXe siècle

Publié le par david castel


- 1 janvier 2000 - par RENÉ GUYONNET

Des gadgets et des trouvailles, et quelques vraies découvertes qui ont changé la vie quotidienne de la plupart de nos contemporains... Ils nous semblent tout naturels aujourd'hui. Il a fallu pourtant, parfois, beaucoup d'imagination.

Sous le titre Century Makers, David Hillman et David Gibbs se sont amusés à réunir « cent inventions du [XXe] siècle » qui, du trombone (1900) au Prozac (1986), ont changé la vie quotidienne de la plupart de nos contemporains. On en trouvera la liste page suivante.

La première remarque est que cette liste est fortement incomplète. Même si pour l'hebdomadaire Time, Albert Einstein est « le personnage du siècle » (la personne, pas l'homme : sexisme interdit), on peut comprendre que nos deux auteurs aient laissé de côté la théorie de la relativité généralisée (1916). Et quand on s'arrête avant 1990, il est normal qu'on ne prenne pas en compte Internet.

Mais quelle invention a plus changé la vie quotidienne que le poste de radio (1910), le transistor (1947) et le circuit intégré (1959) ? Ou que la télévision qui était expérimentée dès 1923 par l'Écossais John Baird, avec des émissions régulièrement diffusées par la BBC dès 1932, et des satellites de télécom lancés à partir de 1960 ? Ne parlons pas de l'ordinateur, dont Alan Turing a posé le principe en 1943, ou du calculateur électronique, dont le premier modèle, en 1946, occupait 72 m2 au sol sur 3 mètres de haut à l'université de Pennsylvanie. Il est vrai que nos auteurs rendent au Britannique Clive Sinclair ce qui lui est dû : la mise au point de la calculette de poche (9,5 mm x 140 mm) en 1972. L'autre remarque est que sur 100 inventions retenues, 57 sont américaines. Confirmation que la culture américaine est d'abord et avant tout pragmatique, et que quand les Américains n'ont pas eu l'idée, ils s'arrangent pour avoir le brevet et savent l'exploiter.

Il est clair, par conséquent, que nos auteurs ont choisi de se limiter aux inventions d'un intérêt immédiat, et oublié les grandes découvertes - médicales par exemple, se contentant de signaler le Prozac (1986) et la pilule. (Elle est due à l'Américain Gregory Pincus : essais à Porto Rico à partir de 1956, commercialisation en 1960.)

Dans ce cadre, le lecteur qui accepte de jouer le jeu peut, lui aussi, beaucoup s'amuser.

D'abord en constatant qu'il s'écoule souvent des années, voire des décennies, entre le moment où l'invention est mise au point et celui où elle devient d'un usage courant. Qui aurait deviné que les trombones que nous avons aujourd'hui sur tous nos bureaux ont été inventés en 1900 par un Norvégien qui travaillait en Allemagne, Johann Vaaler ? Que les rasoirs de sûreté, dits aussi mécaniques, ont été brevetés en 1901 par King Camp Gillette, qu'on a commencé à les fabriquer en 1903, mais qu'à la fin de l'année, on n'en avait vendu que 51, plus 168 lames ? En 1904, les Américains en ont quand même acheté 90 000. À la fin des années quarante, alors que le rasoir électrique, inventé en 1929, commençait à se répandre, il s'en vendait 16 millions par an, plus 27 millions de lames par semaine.

C'est en 1902 qu'un ingénieur britannique, Hubert Cecil Booth, fabriqua un prototype d'aspirateur. Et en 1907 qu'un bourrelier de New Berlin, Ohio, W.H. Hoover, acheta les droits. L'appareil connut un tel succès que dans une grande partie des États-Unis, on dira longtemps un « Hoover » pour un « aspirateur », comme on dit encore « Frigidaire » pour « réfrigérateur ».

On ne sait trop qui est le vrai père des petits ours en peluche souvent baptisés en français nounours, si c'est un émigré russe de New York ou un Allemand de la Forêt noire. Mais il n'est pas douteux qu'ils doivent leur nom anglais de teddy bears au président américain Theodore « Teddy » Roosevelt. En novembre 1902, on lui avait arrangé une chasse à l'ours au Mississipi qui restait totalement infructueuse. Pour qu'il ne rentre pas à Washington sans avoir tiré un seul coup de fusil, les organisateurs mirent sur son chemin un bébé grizzly qu'un de leurs amis avait ramené des Rocheuses. « Teddy » se refusa à l'exécuter. L'anecdote fut racontée dans le Washington Post, et illustrée par le dessinateur Clifford Berryman. Un marchand de jouets de New York, Morris Mitchtom, eut l'idée de faire fabriquer un petit ours par sa femme, et il le mit dans sa vitrine à côté du dessin de Berryman, avec l'étiquette « Teddy's Bear », l'ours de Teddy. En 1906, le magazine Playthings reprit le nom, avec l'accord explicite du président.

La bouteille Thermos (le nom est déposé), elle, a deux pères : un savant écossais du nom de James Dewar, qui a eu l'idée de la double isolation, et l'un de ses étudiants allemands, Rheinhold Burger, qui en a fait un produit pratique dans une société créée à cet effet, la Burger und Aschenbrenner, le tout dès 1904. Les Anglais rachetèrent rapidement le brevet, et la Grande-Bretagne devint le principal centre de production. Thé chaud ou boissons rafraîchissantes, lorsque 1 000 bombardiers alliés partaient en mission, pendant la Seconde Guerre mondiale, il y avait à bord, dit-on, entre 10 000 et 12 000 Thermos.

Le soutien-gorge a toute une histoire. Le couturier français Paul Poiret ayant, en 1908, signé l'arrêt de mort du corset (il mettra longtemps à disparaître), le magazine américain Vogue en 1909 et le britannique Queen en 1912 soulignèrent « la nécessité de le remplacer chez celles que la nature a généreusement dotées ». Mais c'est l'Anglaise Mary Phelps Jacob qui déposera le premier brevet en 1914. Le produit était simpliste : deux mouchoirs avec un ruban rose pour le relier devant et les attacher derrière. Il connaîtra par la suite bien des perfectionnements, y compris des rattrapages pour celles que la nature avait moins généreusement dotées. Il était dans la nature humaine qu'un objet aussi proche du corps féminin ne reste pas une simple pièce de vêtement, mais se charge de symboles. Dans les années soixante, les mouvements féministes le dénoncèrent comme une manifestation de l'asservissement des femmes par l'homme, et invitèrent leurs militantes à ne plus en porter. À la fin du siècle, la tendance était plutôt à l'afficher.

Une trouvaille aussi apparemment moderne que le Formica (autre nom déposé) a été brevetée en 1913 par l'Américain Leo Baekeland, qui fut aussi l'inventeur de la résine synthétique appelée Bakélite (nom déposé également). Mais qui croirait qu'il a fallu attendre 1913 pour faire des mots croisés ? C'était une création de l'Anglais Arthur Wynne pour le New York World du 21 décembre 1913. Originaire de Liverpool, il s'était inspiré d'un jeu de société victorien pratiqué par son grand-père : les Magic Squares, les Carrés magiques.

Autre invention remontant presque à la nuit des temps : ce qu'on appelle en anglais le zip ou le zipper, en français une fermeture à glissière ou une fermeture Éclair. Nos auteurs n'évoquent pas cette dernière expression, qui est elle aussi une marque déposée, mais ils situent très précisément en 1923 la naissance du mot zipper. Ils en attribuent la paternité à B.G. Work, de la B.F. Goodrich Co., société qui l'utilisait dans certains de ses modèles de chaussures. Mais c'est un Suédois émigré aux États-Unis, Gideon Sundback, qui avait déposé le brevet en 1913, un autre brevet étant pris en Europe par Catherine Kuhn-Moos.

Mme Schiaparelli fut la première à utiliser une fermeture à glissière sur une robe de femme, à Paris, en 1930. Et le prince de Galles, le duc d'York et lord Mountbatten furent les premiers à faire remplacer par un zipper les boutons de leur braguette. L'usage mit quelques décennies à s'étendre aux plébéiens.

Le scooter a été précédé dans les rues de New York, en 1915, par un lointain ancêtre, l'Auto-Ped. Mais son vrai créateur est l'Italien Enrico Piaggio, un fabricant de moteurs d'avions qui en passa commande, pendant le Seconde Guerre mondiale, à l'un de ses ingénieurs, Corradino d'Ascanio. La Vespa fut lancée commercialement en 1946 et glorieusement chevauchée par Gregory Peck et Audrey Hepburn dans les Vacances romaines, le film de William Wyler (pas Wilder comme il est dit dans le livre), en 1953.

Depuis des milliers d'années et sur tous les continents, les hommes et les femmes se fardaient les lèvres avec différents produits, minéraux ou végétaux. C'est en 1915 que l'Américain Maurice Levy eut l'idée d'introduire une pâte colorante dans un tube mobile se fermant dans un autre tube, de la taille d'un doigt. La pub aidant, le rouge à lèvres fut le produit cosmétique le plus vendu dans les Années folles, après la Première Guerre mondiale. Le cinéma consolida les ventes et le Technicolor lui donna un nouveau coup de pouce.

Le Scrabble est un jeu de lettres et de mots qui a connu, lui aussi, un succès mondial. Il a été inventé par un architecte de Rhinebeck, dans l'État de New York, du nom de Alfred Mosher Butts. C'était en 1931 et, comme des millions d'autres Américains, Butts était chômeur. Il détermina la valeur des différentes lettres en comptant le nombre de fois où elles étaient utilisées dans une page du New York Times. Il n'était pas lui-même très doué et sa femme Nina le battait tout le temps. Il baptisa le jeu Criss-Cross et, en 1946, s'associa avec un fonctionnaire la retraite, James Brunot, pour fabriquer les diverses pièces et les vendre, sous le nom de Lexico. Les droits furent repris en 1948 par Selchow et Righter, qui le rebaptisèrent Scrabble. À la mort de Butts en 1993, 100 millions de jeux de Scrabble avaient été achetés.

Pas un jeu, mais bien commode, la chemise ouverte, que les anglophones appellent coat shirt, la « chemise-veste ». L'innovation est due au couturier anglais Cecil Gee, en 1932. Auparavant, les chemises pour hommes ne s'ouvraient que jusqu'à mi- poitrine : elles se passaient et s'enlevaient par le haut, comme un pull-over.

Les premiers bas en nylon ont été mis sur le marché aux États-Unis le 15 mai 1940, et en quatre jours, il s'en est vendu 4 millions de paires. Le nylon était la première fibre synthétique jamais fabriquée. Il avait été inventé, l'année d'avant, par un ingénieur de la société E.I. DuPont de Nemours, aujourd'hui DuPont. C'est un autre nom déposé, mais il est tellement passé dans le langage courant qu'il a perdu sa majuscule. Selon Hillman et Gibbs, le mot « nylon » serait un acronyme associant les premières lettres de « New York » et de « London », atout marketing jugé irrésistible. On racontait, pourtant, après la Seconde Guerre mondiale (mais nos auteurs n'en font pas état), que « nylon » était l'acronyme de « Now you lousy old Nippons ! », soit à peu près « Espèces de sales Japonais ! »

Autre pièce de vêtement d'origine américaine, le T-shirt, c'est-à-dire la « chemise en forme de T ». Il a été fabriqué à partir de 1942 sur la demande de l'US Navy, mais définitivement lancé dans les années cinquante par James Dean dans La Fureur de vivre et, surtout, Marlon Brando dans Un tramway nommé désir et dans L'Équipée sauvage.

Parmi d'autres inventions bien utiles, les mouchoirs en papier. Ils sont un dérivé des Celluwipes, carrés de tissu en papier lancés par Kimberly-Clark en 1924 pour le démaquillage. Échec : on s'en servait surtout pour se moucher. La marque relança le produit sous le nom de Kleenex-Kerchiefs. « Kleenex » comme to clean, « nettoyer » ; « Kerchief » comme abrégé de handkerchief, « mouchoir ». Kleenex est encore un nom déposé qui a failli perdre sa majuscule.

Les mouchoirs en papier sont évidemment à rapprocher de leur cousin, le papier hygiénique. Celui-ci est une idée et une réalisation britanniques de 1942 à porter au crédit de la St Andrew's Paper Mill de Walthamstow, près de Londres. Mais la marque Scott Paper est la première qui ait osé, en 1955, faire de la publicité à la télévision en appelant le papier hygiénique par son nom. Avant, le produit se vendait sous le manteau...

Qui sait que la ceinture de sécurité a été conçue en 1959 par un ingénieur suédois, Nils Bohlin, sur la demande de Volvo ? Et que le constructeur suédois n'a voulu prendre aucun brevet, pour que tous les automobilistes puissent profiter gratuitement des garanties de survie apportées par la ceinture ?

Quel rang tient la France dans ce palmarès de l'esprit pratique ? Il n'est pas glorieux. Sur les cent inventions recensées, elle ne peut en revendiquer que six !

La première est l'éclairage au néon. Il est apparu au Salon de l'Auto, le 3 décembre 1910 : deux tubes de 4,5 cm de diamètre et de 35 m de long qui ont illuminé le Grand Palais à Paris. Ils étaient l'oeuvre de l'ingénieur Georges Claude.

La deuxième sera l'Ambre solaire. Dans les années vingt, Coco Chanel avait révolutionné le monde de la mode en s'affichant avec le teint hâlé, alors que la pâleur était depuis toujours le bon chic bon genre. S'ensuivit une floraison de lotions et de crèmes, mais le premier produit qui fit date et survécut fut, en 1936, l'Ambre solaire de L'Oréal.

Le stylo à bille avait été breveté en 1938 par le Hongrois Ladislao José Biro, mais c'est le Français Marcel Bich qui, après en avoir racheté les droits en 1958, en fit le Bic, produit jetable qui, dans les années quatre-vingt-dix, se vendait annuellement à 3 milliards d'exemplaires, dans le monde entier.

Autre grand succès de Bic : le briquet jetable. L'invention revenait à une autre société française, Dupont : c'était le Cricket. Gillette avait racheté le brevet du Cricket en 1970 : Bic lui fit une telle concurrence avec son petit appareil que l'américain revendit le Cricket en 1984 au suédois Swedish Match.

Entre-temps, en 1946, la France avait connu un autre triomphe avec le bikini. À l'origine de ce maillot de bain deux pièces, les restrictions sur le textile dues à la guerre. Le couturier Jacques Heim appela son modèle Atome, pour souligner son peu d'encombrement. Mais, quelques mois plus tard, c'est un autre couturier parisien, Louis Réard, qui trouva le mot le plus explosif en baptisant le sien « bikini », du nom de l'atoll où les États-Unis venaient de faire des essais atomiques. Comme « nylon », « bikini » est un nom déposé que l'usage a privé de sa majuscule.

Sixième et dernière invention d'origine française retenue par Hillman et Gibbs : la minijupe. C'est en effet un couturier parisien, André Courrèges, qui osa le premier, en 1964, présenter une collection où les jupes découvraient largement le dessus du genou. Mais c'est l'Anglaise Mary Quandt qui, l'année suivante, imposa irrésistiblement la mode dans les boutiques de King's Road et de Carnaby Street et la fit descendre dans la rue.

Century Makers, texte de David Gibbs, recherche documentaire de Joanna Jenkins, conception graphique de David Hillman et Liza Enebis, a été publié à Londres en 1998 par Weidenfeld et Nicolson, à New York en 1999 par Welcome Rain.

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