Exposition. Lamour entre Picasso et Dora Maar,
né pendant la montée des périls, ne durera pas après la paix.
La photographe, amie des surréalistes, a mis en images
Guernica en train de se faire.Dora et les larmes de la terre
Dans l’oeuvre de Picasso, Marie-Thérèse Walter est la femme en courbes. Dora Maar, la femme en angles. Dans la vie, quand elle se confond avec l’histoire, Marie-Thérèse pourrait être la femme de la paix, la femme de la maternité. Dora Maar, la femme de la montée des fascismes et celle de la guerre. En montant une exposition centrée sur cette dernière, ou plutôt sur elle dans le regard du peintre, ce qui n’est pas la même chose, le musée Picasso est certes à peu près sûr de rallier un vaste public. Il y a des noms qui font désormais des foules. Dans le même temps le musée est parfaitement fidèle à sa vocation, à savoir l’exploration, la diffusion, le rayonnement, et l’on pourrait même dire la pédagogie, d’une aventure unique de la forme et de la couleur. Ainsi la dernière exposition en ce lieu était-elle consacrée au fantastique travail qui aboutit en 1907 à ce séisme de l’art que fut les Demoiselles d’Avignon. Dessins par centaines, ruptures de la forme qui semblent définitives puis retour en arrière, à des formes antérieures, puis de nouvelles avancées, de nouvelles ruptures. Ce qui s’est passé là, pendant des mois où le peintre semble être resté presque reclus dans son atelier, a peu d’équivalents. On reste pantois devant ce qu’il fallut d’audace et sans doute de courage intellectuel pour oser cela, au point que Braque, l’ami, faillit aller au reniement. Car ce que Picasso fait là n’a plus rien à voir avec ses périodes antérieures, bleues et roses, marquées par l’élégance et la tristesse des saltimbanques. Il s’en prend au corps des femmes avec le couteau d’un boucher. On croirait Jack l’éventreur lâché dans le bordel de la rue d’Avignon, mais il ne s’agit pas d’un tueur fou, tout au contraire. Il s’agit d’une mise en cause radicale du statut des femmes dans l’histoire de la peinture. Elles ne sont pas dans ce tableau des objets placés là pour le plaisir de l’oeil - quel oeil ? - mais des corps violentés et soumis contre leur gré. C’en sera fini alors de la peinture comme miroir, comme représentation, fût-elle stylisée, idéalisée, banalisée ou quoi qu’on veuille. Pour Picasso, le corps sur la toile sera en quelque sorte la forme même du désir, de la colère, de l’angoisse et encore la forme du temps. Il suffit pour s’en convaincre de regarder Guernica, sans doute l’une des toiles les plus célèbres du monde et sans doute les plus reproduites. Ce n’est pas une scène représentant un bombardement mais la terreur, le cri, les éclats de lumière, le noir et blanc du bombardement. C’est le cri de l’Espagne, le hennissement fou du cheval livide d’une apocalypse annoncée, dans la petite ville basque, par le déluge de feu et de fer des aviateurs nazis de la légion Condor sur une population civile. Guernica, parce que - et c’est un des points les plus passionnants de l’expo - Dora Maar photographe a non seulement pris Picasso au travail, mais encore les différents états de l’immense toile en train de se faire. Une suite de clichés célèbres qui sont à la fois un témoignage sur le travail du peintre et sur les temps qui viennent, qui sont déjà là.
Le temps déborde, dira Paul Eluard. Il y a l’histoire d’amour et, dans cette histoire, un partage politique. Le travail en cours quant à lui est impressionnant. Picasso pouvait peindre très vite, avec une facilité qui peut sembler déconcertante, mais il travaillait, énormément. La création de Guernica s’est faite par étapes, avec des essais, des repentirs, l’utilisation de papiers découpés posés sur la toile pour évaluer telle ou telle intensité de gris... Partage politique. Dora Maar, née Markovitch, n’est pas une jeune fille mais une femme de trente ans. Elle est elle-même une artiste qui a étudié dans l’atelier d’André Lhote. Elle est l’amie de Man Ray, d’André Breton, de Georges Bataille, de Paul et Nush Eluard avant même de connaître Picasso. Il n’en sera pas avec elle comme avec Marie-Thérèse Walter, que Picasso croise devant les Galeries Lafayette alors qu’elle n’a pas encore vingt ans. « Je suis Picasso, nous allons faire de grandes choses ensemble. » Il est toujours avec Marie-Thérèse quand il rencontre Dora. Il parviendra à faire accepter aux deux femmes cette double liaison. Mais la place de Dora est particulière. C’est une intellectuelle, une femme de gauche et dieu sait si ce terme, en cette période, pèse lourd ! On ne sait pas grand-chose, au fond, de leurs rapports. Certes, elle est la créature prise par le Minotaure, c’est-à-dire Picasso lui-même, dans de nombreux dessins qui sont aussi des autoportraits, plastiques et mentaux. Mais c’est peu. Picasso lui aussi est un intellectuel. Il est certes le Minotaure, mais ce monstre-là n’est pas seulement - loin s’en faut - un geste, un trait qui, sans y penser, peindrait des têtes de mort pendant la nuit de quatre ans de l’Occupation. Dora est la compagne de ces années-là. Il faudrait beaucoup de naïveté pour croire aussi que, quand il fait de Dora La femme qui pleure en 1937, c’est parce qu’elle pleurait souvent. Les larmes de Dora Maar sont déjà les larmes de la terre, comme le Charnier que Picasso peint avant même que soit révélée l’horreur des camps d’extermination est une accumulation de cadavres. Le sous-titre de l’expo n’est pas anodin. C’est un vers d’un poème qu’il lui a dédié : « Il faisait tellement noir qu’à midi on voyait les étoiles... »
Cet amour dans la guerre ne survivra pas à la paix. Au printemps 1945, Dora devra être internée un moment à Sainte-Anne avant d’être « confiée » à Jacques Lacan sur l’insistance d’Eluard. Elle ne vivra plus avec Picasso et restera désormais recluse avant de mourir, vingt-quatre ans après celui qui fut sans doute, aurait dit André Breton, « l’amour fou » de sa vie, en juillet 1997. La femme qui pleure, lors de la vente Dora Maar à l’automne 1998, s’est vendue 37 millions de francs.
Musée Picasso. Jusqu’au 22 mai 2006. Le livre
de l’expo, Il faisait tellement noir... écrit par Anne Baldassari, directrice
du musée, est édité par Flammarion et la Réunion
des musées nationaux. 320 pages, 40 euros.
Maurice Ulrich
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Article paru dans l'édition du 18 février 2006.