Picasso, les années d'orages

Publié le par david castel


La femme qui pleure, de Pablo Picasso (1937).
photo: (c) Succession Pablo Picasso (Paris) / SODRAC (Mon
LE MONDE | 15.02.06 | 13h07  •  Mis à jour le 15.02.06 | 13h07
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Pendant l'Occupation, un officier allemand visite l'atelier de Picasso, rue des Grands-Augustins, à Paris, et lui demande en montrant une photo de Guernica, l'immense toile réalisée par le peintre après le bombardement de la ville basque par l'aviation nazie au service de Franco, en 1937 : "C'est vous qui avez fait ça ?". La réponse fuse : "Non, c'est vous !"

La célèbre anecdote est sans doute apocryphe, mais les photos, bien réelles, qui ont accompagné l'élaboration de la toile ont été réalisées par Dora Maar (1907-1997). Photographe et peintre, la jeune femme, d'origine franco-yougoslave, fréquentait les cercles surréalistes. D'une grande beauté, elle rencontra Picasso à la fin de 1935 ou au début de 1936. Elle n'avait pas 30 ans quand son amant avait largement dépassé la cinquantaine. Elle fut sa compagne, non sans orages, jusqu'à la fin de la seconde guerre mondiale.

La belle exposition montée par Anne Baldassari, qui vient d'être nommée à la direction du Musée Picasso, est justement consacrée à cette période, moment charnière dans l'oeuvre de l'artiste.

Près de 300 pièces, tableaux, sculptures, dessins, gravures, livres illustrés sont présentés ici. Une bonne soixantaine n'ont pas été vus depuis les années 1940. L'indéplaçable Guernica n'a pu quitter le centre Reina-Sofia de Madrid où il est conservé. Mais l'institution espagnole a prêté quantité d'études qui ont accompagné l'exécution du tableau exposé, en 1937, dans le pavillon de la République espagnole à l'Exposition universelle de Paris.

On peut également voir l'ensemble du travail photographique de Dora, Maar qui documente cette oeuvre de façon magistrale. En revanche, le Charnier (1945), la toile qui est considérée comme le pendant de Guernica, a été prêté par le Musée d'art moderne de New York. Plutôt qu'un charnier - le titre n'est pas de Picasso - il s'agit d'un massacre. Référence à la grande peinture classique - au Massacre des Innocents de Poussin -, mais surtout réminiscence de la guerre d'Espagne.

Dora Maar cite comme source un film espagnol vu par Picasso et montrant l'assassinat d'une famille dans sa cuisine. Comme Guernica, la toile est pratiquement monochrome gris blanc. Des corps sont entassés au pied d'une table où l'on distingue les reliefs d'un repas. Pierre Daix, jeune communiste, ancien déporté de Mauthausen, fut invité à la voir fin 1945. "Picasso, raconte-t-il, m'expliqua que la toile avait été faite avant que ne fussent connues les images des charniers et des squelettes vivants des camps. Il avait imaginé sa peinture ou, plutôt, il l'avait "laissée venir". Ça ne l'étonnait pas qu'elle eût ainsi anticipé la réalité. (...) N'avait-il pas peint tout au début de la guerre, en 1937, quand la plupart des gens croyaient que ces horreurs ne viendraient jamais chez eux ? Il me montra d'autres toiles, la Nature morte à la casserole émaillée : "Tu vois, une casserole aussi ça peut crier ! Tout peut crier !""

LA GUERRE, LA RUPTURE

Les natures mortes exposées au Musée Picasso témoignent de ce "cri" : casseroles, pichets, chandeliers, légumes, durement cernés de noir. La présence d'une tête de mort transforme fréquemment ces oeuvres en "vanités". La grande Nature morte au crâne de boeuf, avec son ciel noir et ses contrastes de mauve et de bleu, porte les couleurs du deuil. La géométrie écrasante de L'Aubade transforme la scène champêtre en prison. Ses nus couchés sont des gisants. Le crâne de bronze, avec ses orbites grandes ouvertes et sa bouche informe, est traité comme un caillou monstrueux. Brassaï, qui le photographia en 1943, demandait : "Est-ce la guerre qui a fait surgir ce monolithe dans l'oeuvre de Picasso ?"

Sans doute. Ce langage pictural, dont la grammaire complexe est exposée au Musée Picasso, prend naissance avec la guerre civile espagnole, qui se confond avec la rupture d'avec sa première femme, Olga, la naissance de Maya, la fille de sa jeune compagne Marie-Thérèse Walter, et la rencontre de Dora Maar. Celle-ci est le fil rouge qui court tout le long de cette sombre époque. Dès 1936, il multiplie ses portraits, notamment les inclassables et méconnus Dora Maar sur la plage et Dora Maar assise de profil, tous deux d'une incroyable fluidité. Ses nombreuses Femmes assises et ses Femmes au chapeau, hommages appuyés à Van Gogh, ont souvent ses traits et ses ongles rouges. La faunesse nue qui illustre Grand air, un poème d'Eluard, c'est peut-être elle. C'est elle, sans équivoque, qui est violée par le Minotaure dans une superbe composition à l'encre de Chine et aux crayons de couleur.

Les années 1930 sont pour Picasso l'âge du Minotaure. La bête au mufle de taureau symbolise à la fois la puissance sexuelle, la barbarie politique, le bourreau, mais aussi la victime - comme dans la tauromachie, le Minotaure est parfois immolé. Dora Maar, très impliquée dans le mouvement antifasciste, pousse Picasso à s'engager davantage. Début 1937, il réalise la "bande dessinée" Songe et mensonge de Franco. Jamais sans doute la communion entre lui et Dora Maar ne fut si grande. En témoignent deux portraits au crayon, Dora Maar endormie et Dora Maar pensive (1937). Le thème de "la femme qui pleure", sujet de nombreux tableaux d'alors, est beaucoup plus le reflet d'une époque tragique qu'une allusion aux relations tumultueuses entre le peintre et son modèle. Mais jamais la vie sentimentale d'un artiste et son oeuvre n'avaient participé de manière si intime à l'actualité de son temps.


Picasso-Dora Maar. "Il faisait tellement noir...", Musée Picasso, hôtel Salé, 5, rue de Thorigny, Paris-3e. Tél. : 01-42-71-25-21. Du mercredi au lundi, de 9 h 30 à 17 h 30, jusqu'au 22 mai. De 7,50 € à 9,50 €. Gratuit le premier dimanche de chaque mois.
Catalogue, sous la direction d'Anne Baldassari, Flammarion éd./RMN, 320 p., 40 €. Le Petit Journal..., RMN, 16 p., 3,5 €.
Emmanuel de Roux
Article paru dans l'édition du 16.02.06



De visu - Décoder Picasso

Michel Hellman
Édition du samedi 18 et du dimanche 19 février 2006

Titre VO : Picasso protéiforme

Description : Dessins et estampes de la collection du Musée des beaux-arts du Canada - Du 12 février au 2 avril - Musée d'art de Mont-Saint-Hilaire - 150, rue du Centre-Civique - Mont-Saint-Hilaire

Décidément, le petit Musée de Mont-Saint-Hilaire fait bien les choses. Après une exposition réussie sur les peintres Ozias Leduc et Paul-Émile Borduas, voilà qu'il inaugure la nouvelle année avec un aperçu fascinant sur le plus grand artiste du XXe siècle: Picasso.



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L'exposition, intitulée Picasso protéiforme, rassemble des dessins et des estampes provenant de la collection du Musée des beaux-arts du Canada (MBAC). Après avoir parcouru le pays, cette exposition (montrée auparavant à Edmonton, à Toronto et à Vancouver) achève sa tournée ici. C'est donc une bonne occasion de se pencher sur un aspect un peu moins connu de ce génie.

Tant de choses ont été écrites sur Picasso qu'il semble inutile d'en rajouter. Pourtant, au Canada, il a fallu attendre relativement tard avant que le public, et les institutions artistiques, ne s'intéresse véritablement à son travail. L'acquisition des oeuvres qui font partie de cette collection n'a été entamée qu'en 1957 grâce à une conservatrice éclairée du MBAC qui a réussi à mettre la main sur certaines pièces remarquables.

Contrairement aux sculptures et aux grands tableaux qui se présentent comme des oeuvres finies, les estampes ou les dessins peuvent être considérés comme des esquisses préparatoires. Cela permet d'approcher l'artiste d'une manière plus intime car on aperçoit les différentes étapes du processus créatif.

Picasso est un artiste incroyablement inventif. Les oeuvres que l'on peut voir ici ont été exécutées entre 1904 et 1937, et montrent comment, en seulement trois décennies, il a créé un éventail remarquable de styles et de techniques différents. L'exposition commence avec une eau-forte intitulée Le Repas frugal. Cette pièce rare, caractéristique de la période «bleue», introduit le visiteur dans l'univers du jeune Picasso bohème. Dans ce dessin, un maigre repas traduit la faim physique, mais surtout spirituelle de l'artiste à cette époque, pauvre, méconnu, mais tout de même déjà très ambitieux. Le parcours de l'exposition fait ressortir l'ampleur et la progression de cet «appétit créatif» vorace tandis que se succèdent en quelques années le cubisme, le classicisme, le surréalisme...

Mais cet «appétit» de Picasso était aussi, on le sait bien, caractérisé par un appétit sexuel insatiable. L'édition complète de cent eaux-fortes, baptisées Suite Vollard (en hommage au célèbre marchand de tableaux), présentée ici, le montre bien. Cette collection étonnante, qui met en scène une allégorie de la «vie créative» de Picasso dans les années 30, touche par sa dimension très personnelle.

 

L'artiste se présente d'abord comme un sculpteur dans son atelier, puis un sculpteur qui contemple son oeuvre, un sculpteur avec son jeune modèle... Mais progressivement, le sculpteur se met à détruire. Il se transforme en Minotaure. À cette époque, l'artiste, qui était marié, entretenait une liaison secrète avec Marie-Thérèse Walter, encore adolescente. Cette série exprime bien le doute, la souffrance et les pulsions qui tourmentaient alors l'artiste.

Picasso reprend ce thème du Minotaure dans la célèbre estampe Minotauromachie de 1935. Le style utilisé dans cette oeuvre préfigure la toile monumentale Guernica de 1937. Cette pièce très expressive est l'une des plus impressionnantes de l'exposition. D'une certaine manière, elle montre le génie qui a atteint sa pleine maturité artistique. Après cette période, Picasso a progressivement abandonné l'estampe au profit de la lithographie. On le regrette un peu... Mais cela donne envie de redécouvrir les grandes oeuvres de la deuxième moitié du XXe siècle.

Collaborateur du Devoir
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Publié dans LAETITIA

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