Dora Maar, maîtresse modèle
lle fut la compagne de Picasso
Dora Maar, maîtresse modèle
Dora Maar avait des cheveux d'un noir de jais, mais Man Ray utilisa le procédé de solarisation pour en faire un casque de lumière. Ce portrait, Picasso supplia Man Ray de le lui donner. Il l'échangea contre une épreuve de l'état final de « la Minotauromachie ». N'était-il pas le Minotaure, et Dora Maar sa proie, celle qu'il transforme en muse, en chimère, en sphynge, en nymphe ou en harpie ? Mais Dora Maar est aussi celle qui, selon Eluard, « a toutes les images dans son jeu ». Amie des surréalistes, qui s'intéressent à son oeuvre de photographe, elle a signé le 10 février 1934 avec Breton et Eluard « l'Appel à la lutte » du Comité de Vigilance des Intellectuels antifascistes. Loin d'être une amante passive, elle va entraîner Picasso sur des voies nouvelles. Par-delà leur passion, un dialogue d'artistes se noue entre eux, dont témoignent desgravures de Picasso qui font écho aux photomontages de Dora Maar. Elle initie Picasso à la photographie et ils réalisent à quatre mains des « photogravures » qui constituent l'une des révélations de l'exposition.
Bien sûr, Picasso continue à voir Marie-Thérèse Walter, et quand il dessine ou peint, les formes de l'une de ses amantes se mêlent à celles de l'autre. Sur les lèvres de Marie-Thérèse, la tendre, la douce, la voluptueuse, l'égérie du sommeil, le rouge à lèvres de Dora Maar apparaît parfois. Les courbes douces du corps de Marie-Thérèse s'effacent devant les lignes dures, aiguës, anguleuses d'une Dora Maar, beauté « convulsive » et moderne dont les ongles sont pointus comme des griffes. S'il y eut le gant, il y eut aussi le chapeau - vient en répondre ici l'éblouissante série des « Femmes au chapeau ». D'une élégance excentrique, Dora Maar aimait porter des chapeaux qui, sous le pinceau de Picasso, subissent divers traitements, de l'humour à la parodie. Parfois dans ces métamorphoses, on devine poindre le jugement de Picasso affirmant que sa maîtresse est une « personnalité kafkaesque ». A côté d'un de ces dessins d'elle qu'il faisait parfois « par coeur », il nota : « Chatte/Afghanistan/ caméléon/ ourse. »
Mais Dora Maar restera à tout jamais « la Femme qui pleure », de 1937. « Pour moi, disait Picasso, elle est une femme qui pleure. Pendant des années, je l'ai peinte en formes torturées, non par sadisme ou par plaisir. Je ne pouvais que donner la vision qui s'imposait à moi, c'était la réalité profonde de Dora. » Il compose d'éblouissantes variations sur ses larmes, tandis que dans les yeux de Dora vont s'inscrire bientôt les bombardiers de Guernica. Après la destruction du petit village basque, Picasso, bouleversé par les clichés parus dans le « Paris-Soir » du 1er mai 1937, dresse dans son atelier de la rue des Grands-Augustins une toile si immense qu'il est obligé de la mettre de biais. La fièvre avec laquelle il peint alors « Guernica », Dora Maar en suit toutes les étapes dans un reportage photographique réalisé pour la première fois sur l'oeuvre d'un peintre au travail. Un prodigieux ensemble déployé ici souligne aussi le rôle que ces photos ont pu jouer sur l'oeuvre du peintre, l'incitant à se dépasser lui-même. D'autres temps forts scandent cette exposition, retraçant la vie de Picasso dans ces années-là, nous faisant suivre l'élaboration du « Charnier » ou celle de l'« Aubade ». Des pièces venues d'Espagne se sont ajoutées à celles si pieusement conservées par Dora Maar, qui vécut jusqu'à sa mort rue de Savoie, tout près de l'atelier de la rue des Grands-Augustins qu'elle avait choisi pour Picasso.
« Picasso Dora Maar, il faisait tellement noir... », Musée Picasso, Hôtel Salé, Paris-3e ; 01-42-71-25-21. Du 15 février au 22 mai.
Par France Huser
Nouvel Observateur - 09/02/2006
Dora Maar, maîtresse modèle
Longtemps, elle n'a été considérée que comme « la Femme qui pleure ». Une exposition vient rappeler le rôle déterminant qu'elle joua, entre 1935 et 1945, auprès du peintre
Il y avait le gant de Gilda. Il y a ceux de Dora Maar. Noirs et brodés de roses. Toute sa vie Picasso les garda précieusement dans une vitrine. Quand il avait rencontré Dora, en hiver 1935, elle les avait ôtés et avait posé sa main nue sur la table : elle jouait à lancer la lame aiguisée d'un canif entre ses doigts écartés. Plusieurs fois elle manqua son but et se blessa. C'était aux Deux Magots. Dora était en compagnie d'Eluard, qui les présenta. Lorsque Picasso lui adressa la parole, Dora Maar répondit en espagnol. Ainsi commença cette histoire d'amour que nous content ici des chefs-d'oeuvre et des documents multiples, tels des clichés photographiques jamais montrés, qui éclairent les années 1935 à 1945, sans doute les plus intenses de la création de Picasso.Dora Maar avait des cheveux d'un noir de jais, mais Man Ray utilisa le procédé de solarisation pour en faire un casque de lumière. Ce portrait, Picasso supplia Man Ray de le lui donner. Il l'échangea contre une épreuve de l'état final de « la Minotauromachie ». N'était-il pas le Minotaure, et Dora Maar sa proie, celle qu'il transforme en muse, en chimère, en sphynge, en nymphe ou en harpie ? Mais Dora Maar est aussi celle qui, selon Eluard, « a toutes les images dans son jeu ». Amie des surréalistes, qui s'intéressent à son oeuvre de photographe, elle a signé le 10 février 1934 avec Breton et Eluard « l'Appel à la lutte » du Comité de Vigilance des Intellectuels antifascistes. Loin d'être une amante passive, elle va entraîner Picasso sur des voies nouvelles. Par-delà leur passion, un dialogue d'artistes se noue entre eux, dont témoignent desgravures de Picasso qui font écho aux photomontages de Dora Maar. Elle initie Picasso à la photographie et ils réalisent à quatre mains des « photogravures » qui constituent l'une des révélations de l'exposition.
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Mais Dora Maar restera à tout jamais « la Femme qui pleure », de 1937. « Pour moi, disait Picasso, elle est une femme qui pleure. Pendant des années, je l'ai peinte en formes torturées, non par sadisme ou par plaisir. Je ne pouvais que donner la vision qui s'imposait à moi, c'était la réalité profonde de Dora. » Il compose d'éblouissantes variations sur ses larmes, tandis que dans les yeux de Dora vont s'inscrire bientôt les bombardiers de Guernica. Après la destruction du petit village basque, Picasso, bouleversé par les clichés parus dans le « Paris-Soir » du 1er mai 1937, dresse dans son atelier de la rue des Grands-Augustins une toile si immense qu'il est obligé de la mettre de biais. La fièvre avec laquelle il peint alors « Guernica », Dora Maar en suit toutes les étapes dans un reportage photographique réalisé pour la première fois sur l'oeuvre d'un peintre au travail. Un prodigieux ensemble déployé ici souligne aussi le rôle que ces photos ont pu jouer sur l'oeuvre du peintre, l'incitant à se dépasser lui-même. D'autres temps forts scandent cette exposition, retraçant la vie de Picasso dans ces années-là, nous faisant suivre l'élaboration du « Charnier » ou celle de l'« Aubade ». Des pièces venues d'Espagne se sont ajoutées à celles si pieusement conservées par Dora Maar, qui vécut jusqu'à sa mort rue de Savoie, tout près de l'atelier de la rue des Grands-Augustins qu'elle avait choisi pour Picasso.
« Picasso Dora Maar, il faisait tellement noir... », Musée Picasso, Hôtel Salé, Paris-3e ; 01-42-71-25-21. Du 15 février au 22 mai.
Par France Huser
Nouvel Observateur - 09/02/2006
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