André Gide - Marc Allégret : une relation humaine

Publié le par david castel


« Très cher oncle André, comme j’ai été heureux de te revoir. Naturellement, je n’ai pas su te le dire... » Juillet 1974, dernière lettre d’Allégret à Gide.

Correspondance André Gide, Marc Allégret 1917-1949.

« NRF », Éditions Gallimard.

Quoi qu’en dise la bande bleu ciel attirant le regard du chaland sur la couverture gris clair (l’Autre amour), la correspondance proposée est très pudique pour ne pas dire frustrante. Évidemment, à moins de lire un roman par lettres où les circonstances sont imaginées de façon à tout rapporter au lecteur, on ne s’écrit dans la vie que lorsqu’on est séparé, si bien que les lettres ne font jamais que remplir des temps morts entre deux rencontres.

Il faut donc se contenter de temps morts avec de longues périodes de silence quand les deux correspondants sont à Paris ou en voyage ensemble (en France, en Angleterre, en Afrique, en Italie), silence que les notes tentent le plus souvent de combler à ldu Journal ou des Cahiers de la petite dame. Et si, justement, nous n’avions pas en tête ou en notes le Journal, les lettres échangées passeraient pour celle d’un grand frère complice du désir d’émancipation de son cadet : elles révèlent plus une relation à visée pédagogique et morale que la rencontre amoureuse et l’épanouissement sexuel attestés par le Journal.

Si ce n’était quelques cachotteries faites aux parents de Marc, quelques stratagèmes pour partir en voyage ou se retrouver à Paris, Gide apparaît comme un aîné soucieux de l’éducation et de la conduite de son « neveu ». Pendant dix ans, on voit Gide s’efforcer d’assurer la formation intellectuelle et esthétique de Marc, le pousser à apprendre l’anglais, l’introduire dans le cercle de ses relations littéraires, quitte à éprouver quelque inquiétude devant un trop grand penchant pour les mondanités chez son protégé ou quelque jalousie à l’encontre de Cocteau. Pendant dix ans, on voit Gide tantôt pédagogue, tantôt dissipateur, fasciné par cette nouvelle génération d’après-guerre qui affirmait sa liberté sans tabous, habité d’un sentiment de responsabilité, sentiment aussi de faire partie, par la bande, à cette génération et ainsi de rajeunir, si bien que, petit à petit, la relation s’établit sur un pied d’égalité, qu’une extrême liberté est laissée à Marc dans ses aventures féminines (voir l’allusion de la lettre 335) tandis qu’Allégret évoque l’attirance de Gide pour les grooms du cirque Médrano (lettre 243).

Au retour du Congo, la relation a basculé : il ne s’agit plus de donner des conseils. Les lettres d’Allégret se font plus rares (lettre 357 : « Tu es un monstre de ne pas m’écrire »), et entre fin 1927 et 1932 ses rares lettres ont été perdues laissant l’impression que Gide s’évertue à entretenir une relation qui se meurt.

À partir de 1932, les quelques lettres d’Allégret, plus informatives qu’affectueuses, évoquent ses soucis professionnels et conjugaux alors que Gide regrette la désaffection de son correspondant, lettre 386 : « J’adresse cette lettre à Pomme pour être sûr d’avoir au moins un lecteur. » Lettre 393 « Je t’en prie, prends le temps de lire attentivement et la lettre de Roger et la mienne et de t’y prendre de manière que l’on sente que, malgré cette suroccupation, l’on peut toujours compter sur toi ». Lettre 396 : « J’aurais plaisir à t’écrire, si je ne pensais que tu dusses laisser mon enveloppe sur ta table sans l’ouvrir. » Lettre 407 : « Je craignais ces temps derniers que tu te détaches beaucoup de moi et je m’en sentais tout vieilli. »

Pourtant la lettre 442 d’Allégret montre que l’attachement de ce dernier est resté le même : « J’ai été tellement bien dans ton ombre toutes ces années que j’ai un peu peur quand tu t’éloignes. » La dernière lettre conservée d’Allégret (juillet 1947) dit toute la force de son affection : « Très cher oncle André, comme j’ai été heureux de te revoir. Naturellement, je n’ai pas su te le dire... » La dernière lettre de Gide (novembre 1949) évoque le gâteau d’anniversaire de ses quatre-vingts ans offert par Allégret.

Un mot de l’excellente édition proposée par Jean-Claude et P. Masson dont les notes éclairent le texte. Parfois, tourneboulés par la cascade des fautes d’orthographe d’Allégret, les éditeurs finissent par en voir là où il n’y en a pas (page 448 : « Nous nous sommes donné (sic) rendez-vous. ») et confondant l’effet et la cause, ils parlent à deux reprises de « l’excitation à la débauche » (pages 448 et 740). Mais ces remarques malicieuses ne ternissent en rien leur excellent travail.

Peut-on souscrire à ce qu’affirme la quatrième page de couverture (cette correspondance serait la « confidence des acteurs » du « grand bouleversement affectif de la maturité de Gide ») ? Je ne le pense pas. Peu de confidences dans ces lettres mais l’histoire émouvante de la relation de deux hommes. C’est déjà beaucoup.

Marianne Lioust

Article paru dans l'édition du 31 janvier 2006.

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Publié dans Le Secret Bancaire

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