Un homme dans le siècle

Publié le par david castel

actualité afrique
TUNISIE - 11 avril 2000 - par PIERRE-ALBIN MARTEL

Habib Bourguiba était un personnage hors du commun. Artisan de l'indépendance, bâtisseur d'un État moderne, il fut aussi incapable de choisir lui-même le terme de son extraordinaire parcours politique. Retour sur la vie d'un jeune avocat devenu président.

La nouvelle tombe aux premières heures du 6 avril : « Le président Habib Bourguiba est mort ce matin à 9 h 50. » Personne ne peut être surpris car tout le monde savait combien la santé de ce vieillard de près de 99 ans était précaire, encore éprouvée dans les dernières semaines par une pneumopathie qui avait exigé son hospitalisation à Tunis. Personne n'est surpris, mais l'émotion est grande. Il y a plus de douze ans que l'ancien chef de l'État a dû abandonner le pouvoir, mais resurgit la figure du père de l'indépendance de la Tunisie en 1956, du fondateur de la République en 1957, de l'instigateur de multiples réformes qui ont fait de l'ancien protectorat un pays moderne.

Voici donc que, en mourant, au terme d'un long exil en sa patrie comme en lui-même, il revit pour prendre toute sa place dans une histoire qu'il a, plus que d'autres, contribué à forger, quitte à la rudoyer, avant qu'elle ne le maltraite.

Bourguiba est mort à Monastir où il avait ardemment souhaité finir ses jours. À Monastir où il est né, le 3 août (sûrement) de l'année 1901 (vraisemblablement), huitième et dernier enfant, cinquième fils vivant, d'Ali Bourguiba et de Fattouma Khefacha.

La Tunisie vit alors depuis vingt ans sous le protectorat français. Province quasi indépendante d'un Empire ottoman décadent, la Régence de Tunis, gouvernée par les « beys » de la dynastie husseïnite, s'était vu imposer le protectorat par la France aux termes du traité du Bardo (12 mai 1881) complété par les conventions de La Marsa (8 juin 1883). Mais de la « protection » à la colonisation, courte est la distance ; les colons, précisément, se chargent de la franchir, tandis que le résident général de France (« proconsul », dit-on), devient le véritable maître du pays, servi par un corps de « contrôleurs civils », l'un et l'autre largement manipulés par les « prépondérants », les notables de la colonisation. Assujettis, humiliés, les Tunisiens ont le sentiment d'être devenus des étrangers sur leur propre sol.

Ce n'est pourtant là qu'une face du colonialisme. Il y en a une autre, sous laquelle naissent et prolifèrent les anticorps. D'où, à Tunis notamment, le bouillonnement intellectuel d'une société cosmopolite autour de deux pôles : la vieille université Ez-Zitouna (arabo-musulmane), d'une part ; le collège Sadiki (bilingue arabo-français) d'où sortiront presque tous les cadres du mouvement national(1), d'autre part. Ce sont encore les chances de promotion sociale qu'offre, malgré tout, le service public. C'est, enfin, le rayonnement d'une culture française à vocation universelle, dont les idéaux affirmés contredisent la politique coloniale et fournissent des arguments pour la combattre. De cette dialectique, le jeune Bourguiba est le pur produit.

Un aïeul, Hadj Mohamed Bourguiba el-Kebir, est venu de Tripolitaine en Tunisie dans la dernière décennie du XVIIIe siècle. Son père, Ali Bourguiba, qui a servi pendant dix-neuf ans dans l'armée beylicale, s'est juré d'éviter à ses fils un semblable destin. Il s'applique à ce qu'une instruction leur assure une place honorable dans la société. Après l'école franco-tunisienne de Monastir, le petit Habib est confié à un frère aîné dans la capitale. Au petit collège Sadiki, il se montre rêveur et, déjà, batailleur. Au grand collège, où la sélection est sévère, son désir d'apprendre se fait boulimique. Ensuite, après une année marquée par une primo-infection, une hospitalisation et des mois de convalescence, c'est au lycée Carnot (français) qu'il a la double révélation des discriminations sociales et d'un enseignement qui les condamne. Cet enseignement-ci offre des repères pour affronter celles-là. La France des colons le choque, celle de Chateaubriand et de Victor Hugo le fascine.

S'il dit avoir été marqué en 1912 (encore n'avait-il que 11 ans !) par les premières manifestations, durement réprimées, du mouvement « Jeunes Tunisiens » qui réclame pour les « protégés » une représentation politique, s'il affirme avoir rallié dès sa fondation, en 1920, le Destour (Parti libéral constitutionnel tunisien) dont l'audace se borne à revendiquer une Constitution dans le cadre du protectorat, avec lequel il sympathise, il reste, avec ses plus proches amis, au stade des discussions passionnées.

Pourtant, en 1922, il cosigne avec un camarade un télégramme de protestation adressé au résident général contre la suspension du journal Es-Sawab. Il s'en faut de peu qu'il soit exclu du lycée. En fait, ce à quoi il aspire par-dessus tout, c'est découvrir la France qu'il admire : la vraie, qu'il se refuse à confondre avec la caricature qu'en donne l'ordre colonial. Lorsqu'il obtient son baccalauréat en 1924 avec un seize en philosophie et une mention bien, Habib déclare : « Je serai avocat et je m'opposerai au protectorat. »

Il faut donc s'inscrire en faculté de droit. Son oncle aimerait que ce soit à Alger en compagnie de son frère Mhamed. Le coût des études serait plus supportable. Mais Habib veut « connaître la France », et la France c'est Paris. Son grand frère Mahmoud dénoue la situation en promettant d'expédier chaque mois au benjamin un mandat de... 50 francs. Plus tard, il bénéficiera d'une bourse annuelle de 1 800 francs.

Imagine-t-il combien il lui sera dur de joindre les deux bouts ? Embarqué à bord d'un vieux rafiot, le Oujda, Bourguiba est tout à la joie d'aborder enfin la France. Il ne reste que trois ans à Paris où il « fait son droit », « Sciences-Po », par curiosité, il suit même des cours de psychologie en Sorbonne et des conférences à l'hôpital (psychiatrique) Sainte-Anne.

1924-1927 : trois ans seulement, mais quelle époque ! En Russie, la mort de Lénine ouvre une lutte de succession impitoyable entre Trotski et ses adversaires. En Italie, Mussolini assied sa dictature. Dans le Rif, Abdelkrim se révolte. À Paris même, Messali Hadj fonde l'Étoile nord-africaine (1926). L'étudiant ne s'en désintéresse pas, mais il ne se mêle pas à l'agitation révolutionnaire qui soulève ses camarades. Son héros n'est pas Lénine, mais Édouard Herriot. C'est peu commun mais s'explique par le talent oratoire, le sens tactique ainsi que la culture humaniste du leader du « cartel des gauches » qui a remporté les élections législatives de l'année 1924. Il lui est donné de voir, peu après son arrivée, le président Herriot conduire le cortège qui accompagne les cendres de Jean Jaurès au Panthéon. Toutefois, aux meetings enflammés, il préfère les représentations du Cid ou de Ruy Blas à la Comédie-Française et les séances du Palais-Bourbon.

Ces pôles d'intérêt témoignent aussi bien de son sens du théâtre et du faste que de son goût pour le jeu politique. Plus profondément, il se reconnaît dans une « république radicale » (au sens « radical-socialiste ») à l'idéologie accommodante, aimablement opportuniste, habile à tous les compromis, de préférence provisoires, mais libérale et laïque, allergique à tous les extrémismes.

Après ces trois années bien pleines de son séjour parisien, Habib Bourguiba, à vrai dire, se cherche encore. Il épouse Mathilde Lefras-Lorrain - qui lui a donné un fils, un autre Habib - quand il rentre à Tunis, en 1927. Il besogne comme avocat stagiaire. Son entrée en politique se fait lentement par le biais des articles qu'il donne à La Voix du Tunisien, nouveau quotidien dont la liberté de ton tranche avec le reste de la presse. Bourguiba se singularise déjà par sa manière de mettre en cause l'existence du protectorat. S'il exige son abolition, ce n'est pas au nom d'un ordre ancien que la colonisation aurait brisé et qu'il faudrait rétablir. Ce sont l'évolution des choses, « le sens de l'Histoire » qui exigent maintenant l'abolition du protectorat... « par étapes ».

Dans un article du 23 février 1931, il explique sans ambages que, pour « un peuple sain, vigoureux, que les compétitions internationales ou une crise momentanée ont forcé à accepter la tutelle d'un État fort, le contact d'une civilisation plus avancée détermine en lui une réaction salutaire. Une véritable régénération se produit en lui et, grâce à une judicieuse assimilation des principes et des méthodes de cette civilisation, il arrivera fatalement à réaliser par étapes son émancipation définitive. »

En quelques lignes, tout est dit, de la vision historique de Bourguiba, de sa philosophie politique et même de la ligne stratégique qu'il adoptera, voire imposera, quand l'analyste se muera en homme d'action. Ce qui ne tarde plus. Le Destour, à la direction vieillissante, aux mots d'ordre dépassés, à la tactique incertaine, ne répond plus à l'impatience de la jeune élite sortie de Sadiki et passée par les universités françaises. Avec quelques camarades, le jeune avocat se fait l'artisan d'une dissidence qui évoluera en scission.

Cette dernière est en germe dès 1931(2) quand le comité de rédaction démissionne de La Voix du Tunisien. Pourquoi ? Le directeur, affolé par des poursuites intentées contre « son » journal, s'est rendu à l'invitation du résident général et s'apprêtait à un compromis. Les démissionnaires fondent alors L'Action tunisienne dont le premier numéro paraît le 1er novembre 1932.

Réunis début janvier 1934 à Ksar Hellal, de jeunes destouriens, dont Bourguiba et ses amis, se retrouvent dans le pressoir à huile d'un militant. Plusieurs cellules du vieux parti constitutionnel suivent le mouvement et, c'est dans la même localité du Sahel que, le 2 mars suivant, naît le Néo-Destour (le Destour est alors qualifié de vieux ou d'archéo-Destour). À la présidence, les jeunes gens portent le Dr Mahmoud Materi et Habib Bourguiba au secrétariat général. Le premier a une culture, une finesse, une modération, une élégance qui rassurent, tandis que le second, malgré son sens de l'opportunité, est un homme carré dont l'impulsivité, les impatiences et les colères inquiètent souvent ses compagnons.

De ce moment, semblent fixés les traits d'une double personnalité de Habib Bourguiba, qui se préciseront en se durcissant au fil des événements : le dirigeant autoritaire alterne avec le tacticien pragmatique. Celui-ci, intellectuellement, s'est formé d'abord : l'anti-extrémiste, le maître du compromis et des détours, l'étudiant fasciné par les habiletés de la République parlementaire, le journaliste qui prône « l'émancipation par étapes ». Celui-là n'admet pas que l'on se prête au jeu du « diviser pour régner » de l'administration française qui alterne avec la répression. Celui-là, c'est encore le mangeur d'hommes qui a sur eux la révélation de son pouvoir par le biais de la séduction, l'affirmation d'une volonté, une instinctive qualité de tribun. Du Parlement, cet autre Bourguiba a retenu les ruses... moins la démocratie. Du « parti de type nouveau », le parti unique créé par Lénine et domestiqué par Staline, il assimile les méthodes et n'hésitera pas à s'en inspirer quand les circonstances lui paraîtront l'imposer.

1936 : la victoire du Front populaire amène au pouvoir, à Paris, des dirigeants de gauche qui manifestent volontiers, quant à « l'Empire », une orientation libérale. Le Bourguiba francophile, l'homme des étapes, présente donc au gouvernement de Léon Blum les demandes du Néo-Destour.

Non point l'abolition du protectorat, mais le respect, à la lettre, des traités qui l'ont institué : aux Français les affaires extérieures, par délégation ; aux Tunisiens les affaires intérieures. Bref, un partage du pouvoir permettant une émancipation « progressive dans l'orbite de la France ».

S'il chérit la France et aspire ardemment à en être reconnu, Bourguiba entend d'autant plus qu'elle le respecte, lui comme le peuple tunisien. Or les timidités, les tergiversations d'un pouvoir tiraillé de toutes parts ne tardent pas à tempérer son optimisme.

1938 : à la chute du gouvernement Blum dès juin 1937 succèdent les manoeuvres d'un résident général, Armand Guillon, qui n'est pourtant pas le plus mal intentionné qu'ait connu la Tunisie et pour lequel Bourguiba éprouvera même de la sympathie. Tout espoir de véritables réformes paraissant interdit, l'autre Bourguiba entre en scène. Déjà, par des méthodes où le respect des procédures démocratiques a peu de part, il a balayé les figures historiques du vieux parti et assuré sur le Néo-Destour son autorité personnelle. Alors que « la base » s'agite et que la répression a fait sept morts à Bizerte, en janvier Bourguiba fait monter la pression ; sillonnant le pays, il éprouve l'efficacité de son verbe. Puis, de façon calculée, il choisit l'épreuve de force. En avril 1938, une manifestation préparée se déroule pacifiquement ; le résident général accepte même de recevoir Mahmoud Materi. Cloué au lit par une fièvre providentielle - certains pensent douteuse, mais rien ne contraint un commandant en chef à conduire la troupe - il n'a pas pris part à la marche jusqu'aux portes de la Résidence mais il rudoie Materi venu lui rendre compte : « Puisqu'il n'y a pas eu de sang, il faut recommencer. Il faut que le sang coule pour qu'on parle de nous ! » Nouvelle manifestation le 9 avril : le sang coule : quarante morts.

Le Néo-Destour aussitôt dissous, ses dirigeants sont incarcérés, y compris Bourguiba, arrêté nuitamment dans son appartement de la place des Moutons à Tunis. Le parti décapité, ce qu'il lui reste de cadres plonge dans la clandestinité, mais on en parle !

Bourguiba, en albanais, veut dire « le prisonnier ». Certes, « Si Lhabib » a déjà connu la prison en 1934 après la fondation du Néo-Destour et le souvenir de sa détention à Borj Leboeuf, qui ne le quittera pas, a marqué le début d'une légende qu'il alimentera lui-même. Dans les années qui viennent, celles de la Seconde Guerre mondiale, à l'exception de quelques retours et d'un exil au Caire, la condition de prisonnier lui permet de forger un autre aspect de son personnage, « l'absent-présent » qui, dans l'esprit des militants, préfigure le « Combattant suprême ». Quand, le 22 novembre 1938, débarque un nouveau résident général, un groupe de jeunes filles voilées l'accueille aux cris de « Vive la Tunisie, vive la France ! Vive Bourguiba ! Vive le Néo-Destour ! » Car, le Dr Materi ayant démissionné quelques mois plus tôt de la présidence, Bourguiba est devenu le chef du parti nationaliste : sans son aval, plus rien ne se fait ni ne se fera.

Bourguiba est inculpé d'incitation à la guerre civile et de complot contre la sûreté intérieure de l'État. Une accusation d'intelligence avec une puissance étrangère (l'Italie) n'est pas retenue. Le procès n'aura jamais lieu. Le 26 mai 1940, Si Lhabib et ses compagnons d'infortune sont transférés au Fort Saint-Nicolas à Marseille. De différentes parts, on est tenté d'obtenir du gouvernement de Vichy une « mesure de clémence » envers les détenus tunisiens mais le plus vindicatif des anciens résidents généraux, Marcel Peyrouton, est ministre de l'Intérieur... Ce sont les Allemands qui, occupant alors la totalité du territoire français, les libèrent en décembre 1942.

Beaucoup de nationalistes tunisiens - comme d'autres « colonisés » -, sommairement convaincus que « les ennemis de nos ennemis sont nos amis », ont la tentation de jouer les puissances de l'Axe contre la France et la Grande-Bretagne alors que la Tunisie va devenir elle-même un champ de bataille. Bourguiba les adjure de rester fidèles à la France combattante. Il accepte, certes, avec six de ses compagnons, de passer par Rome ; il fait bon visage aux sirènes fascistes, mais réussit finalement, sans trop se compromettre, à sortir d'une situation confuse.

Le Bourguiba des affrontements mettra plus longtemps à réapparaître, tant la guerre a bouleversé la situation. Adoptant un profil bas, il a même des contacts avec un nouveau résident général, le général Mast, à qui il remet un mémorandum modéré. Pour reprendre les rênes d'un parti désorienté, il s'emploie à redistribuer les rôles. Mais, étroitement surveillé, le leader se sent entravé. Il sollicite l'autorisation - surprenante de sa part - de se rendre en pèlerinage à La Mecque. Refusée. Il n'en décide pas moins de s'échapper. Sa « fuite en Égypte », le 23 mars 1945, sa traversée du désert de Libye s'inscriront dans sa légende. Le tout a, en fait, été minutieusement préparé. Et le voici accueilli dans une bonne société cairote, assez indifférente à ce qui se passe dans le monde en général, dans les pays proches en particulier. Pendant quatre ans, il est basé dans la capitale égyptienne où après quelques incursions plus lointaines au Moyen-Orient, il anime un « Bureau du Maghreb arabe » qui lui ouvrira d'autres horizons, lui permettra d'exercer à un niveau différent ses dons de propagandiste, de tisser des liens avec les nationalistes marocains et algériens sans trop perdre de vue la direction clandestine du Néo-Destour. Du moins se trouve-t-il confirmé dans son allergie au panarabisme et dans une orientation « occidentale » qui le distinguera de la plupart des autres leaders du Tiers Monde. Et quand il rentre à Tunis le 8 septembre 1949, c'est mieux armé intellectuellement que jamais pour accomplir « sa mission » : obtenir de la France l'indépendance de la Tunisie dont il identifie le destin au sien.

L'obtenir, soit, mais comment ? La négociation ou la force ? Il mesure mal encore l'opportun et le possible. Si Bourguiba ne croit pas que le pouvoir soit, par principe, au bout de fusil, il n'ignore pas que le fusil, à l'occasion, ça aide. Il n'hésitera donc pas à l'utiliser, le cas échéant, quand les armes de la conviction manqueront leur cible. De fait, les sept années qui suivent sont probablement celles où se déploie le plus magistralement le génie politique de Habib Bourguiba : dans ses rapports avec la France comme à l'égard de ses rivaux tunisiens.

Face à un pouvoir français hésitant, timoré, qui mène dans l'improvisation un combat en retraite, il manifeste une étonnante maîtrise des hommes et du temps. Robert Schuman, ministre des Affaires étrangères, évoque-t-il, le 9 juin 1950, la perspective d'une future indépendance, Bourguiba, à Paris depuis le 15 avril, saisit la balle au bond : des pourparlers sont engagés ; un gouvernement tunisien est constitué auquel participe à la Justice Salah Ben Youssef, numéro deux du parti, ainsi que deux autres néo-destouriens : c'est une première. Le même Robert Schuman signe-t-il la « note du 15 décembre » (1951), où est affirmé « le caractère définitif du lien qui unit la France à la Tunisie », Bourguiba réplique que va s'ouvrir « une ère de répression et de résistance, avec son cortège inévitable de deuils, de larmes et de rancune ». Cette sombre prédiction aux accents churchilliens va se vérifier.

Il ne rentre à Tunis le 2 janvier 1952 que pour se voir arrêté le 18, comme des dizaines d'autres militants, déporté dans le Sud tunisien, puis seul, au Nord, à l'îlot de La Galîte. Cependant, le pays sombre dans la violence. À la répression des grèves, la férocité du ratissage du Cap Bon, aux assassinats perpétrés par la « Main Rouge », instrument des colons et des services spéciaux, répondent les opérations des « fellagas ». Le meurtre, le 5 décembre 1952, de Farhat Hached, leader syndicaliste d'une forte personnalité (perpétré au su du résident général, le vicomte Jean de Hauteclocque), la déportation, le 20 août 1953, du sultan du Maroc, marquent un extrême durcissement de la politique française(3).

Pour autant, Bourguiba ne se résout pas à la « guerre totale ». Un Alain Savary, député socialiste, s'en convainc en s'entretenant avec le prisonnier de La Galîte. Et voici que l'arrivée au pouvoir de Pierre Mendès France lui permet de retrouver ses habits de négociateur. Le 31 juillet 1954, le président du Conseil français, qui vient, à Genève, de dégager la France du bourbier indochinois, se rend au palais de Carthage et, devant un bey qui ne s'étonne plus de rien, proclame l'autonomie interne de la Tunisie.

Certes, Bourguiba est encore en résidence surveillée. Pourtant, de La Galîte - où il se sentait un peu comme Victor Hugo à Jersey un siècle auparavant - il réussissait à stimuler les responsables du Néo-Destour afin de faire obstacle au dernier plan de « réformes » élaboré par un éphémère résident général et le non moins éphémère gouvernement

qu'il a mis en place. Il avait ordonné à l'un de ses fidèles de rendre ses décorations à un bey qui accepte tout et son contraire.

Les autorités françaises en étaient venues à penser que l'agitateur était encore trop près de son pays. On l'assigne donc à résidence, mais en France cette fois, à l'île de Groix, au large de Lorient. Là, sous l'oeil débonnaire d'un commissaire des Renseignements généraux, il reçoit toutes sortes de visites qu'organisent les représentants du Néo-Destour à Paris. Le 4 juillet 1954, il partage sa journée entre une entrevue avec deux hommes politiques mandatés par PMF et des réponses aux questions d'un envoyé spécial du Monde. Alors que le président du Conseil rentre de Carthage, Bourguiba est placé en résidence désormais dite protégée à Amilly, à 120 km de Paris.

Paris où, le 18 août 1954, s'ouvrent des négociations entre la France et une délégation du nouveau gouvernement tunisien constitué une semaine auparavant. Bourguiba, tout en restant « domicilié » à Amilly, est autorisé à séjourner à l'hôtel Intercontinental où est hébergée la délégation tunisienne. Celle-ci lui rend compte quotidiennement des pourparlers et reçoit ses consignes. Le reste du temps, le « Combattant suprême » ronge son frein après son footing matinal dans les jardins des Tuileries, mais il ne manque pas de visites.

Le gouvernement Mendès France tombe le 5 février 1955. C'est avec Edgar Faure, nouveau président du Conseil, que sont signés le 29 mai les accords franco-tunisiens sur l'autonomie interne. Et Bourguiba, le 1er juin, fait une entrée triomphale à Tunis, cheminant à cheval des portes de la ville jusqu'à la médina. Il ne manque pas d'aller saluer le bey à Carthage - il faut ce qu'il faut tant que les choses sont ce qu'elles sont ! -, mais s'empresse ensuite de retrouver, dans les quartiers populaires de la capitale, la chaleur du contact avec un peuple qui n'en finit pas de l'acclamer.

Avec la France, l'essentiel est atteint. En Tunisie même, les choses ne sont pas simples. Le 13 septembre, Salah Ben Youssef, secrétaire général du Néo-Destour, rentre du Caire. Bourguiba l'accueille au milieu de la ferveur populaire, mais se voit refuser l'accolade par son « second ». L'un et l'autre savent que tout les sépare.

Le premier, qui n'a pas hésité à combattre, n'en est pas moins, fondamentalement, l'homme du dialogue avec la France, sa patrie spirituelle. À son image, il rêve d'une Tunisie moderne, laïque, ouverte sur l'Occident. Le second - conversion récente - ne jure que par une « nation arabe » ancrée dans le seul héritage islamique. À l'Occident, à ses valeurs, à ses dirigeants, on ne peut que livrer une guerre sans merci. Tout compromis est une trahison : or l'autonomie interne est un compromis...

Ben Youssef s'efforce donc de mobiliser ses fidèles, de rallier des anciens aux modernes et vice versa, de prendre la tête du Néo-Destour afin de le réorienter. Il en est exclu le 8 octobre 1955, sanction confirmée le 15 novembre par le congrès réuni à Sfax. Traduit en justice, Ben Youssef est en janvier 1957 condamné à mort. Par contumace, car il a pris le chemin de l'exil un an plus tôt. Les « yousséfistes » sont écartés des instances du parti et des hautes fonctions de l'État. Leur chef sera assassiné quatre ans plus tard en Allemagne.

Alors que Bourguiba remet de l'ordre dans la maison, un autre Ben Youssef, le sultan du Maroc Sidi Mohammed, libéré de son exil à Madagascar, s'entend promettre « l'indépendance dans l'interdépendance ». Le gouvernement français ne pourra pas moins faire vis-à-vis des Tunisiens même s'ils se sont - provisoirement - satisfaits de l'autonomie. Le 2 mars 1956, de nouveaux accords consacrent la pleine souveraineté de l'ancien protectorat dont l'indépendance est proclamée le 20 mars 1956. La Tunisie élit une Assemblée nationale le 25. Le bey appelle Bourguiba à former un nouveau gouvernement. L'année suivante, la République est proclamée. Habib Bourguiba en devient le président le 25 juillet 1957. Lamine Bey abdique avec autant de discrétion qu'il a, si l'on peut dire, régné.

Un tel dénouement consacre avec éclat la justesse de la stratégie de Bourguiba. Lui-même, semble-t-il, après de longues et sombres attentes, n'avait imaginé que les « étapes » seraient si courtes.

Ardent, théâtral, séducteur, le chef de gouvernement devenu chef d'État manifeste une sorte d'allégresse réformatrice. Il y a du jacobin en lui quand il remodèle autoritairement l'administration du pays dont la structure s'enchevêtre avec celle du parti unique. Il y a du Kemal Atatürk dans sa manière de bousculer les traditions, les coutumes ; de la Grande Catherine ou du Frédéric II dans la volonté d'ouvrir grand la fenêtre aux Lumières de l'Occident.

Premier de tout le monde arabe, il libère la femme en interdisant la polygamie et la répudiation, en lui permettant de demander le divorce, par la promulgation d'un nouveau code du statut personnel. Il modernise l'enseignement, la justice. Il va, en plein ramadan et en plein jour, jusqu'à boire spectaculairement à la télévision un verre d'eau, ou, dans la même période de jeûne, clore un Conseil des ministres par une invitation à aller déjeuner.

Bourguiba sait qu'il heurte bien des sensibilités, mais ce genre de provocation est délibéré. Pour lui le temps des combats n'a pas cessé. Ce n'est pas contre des adversaires extérieurs qu'il faut lutter mais contre les habitudes stérilisantes, les paresses ou du moins l'indolence, contre ce qui fait que la Tunisie est un pays sous-développé. Ce qu'il appelle le jihad el-akbar, la lutte suprême, qui s'impose et qu'il convient d'imposer à tous est, avant tout, une lutte pour la croissance, la promotion sociale, l'émancipation d'un peuple tunisien qu'il convient de guider comme un père ses enfants ou un maître ses élèves.

Enivré de lui-même et de son rôle historique, le raïs tunisien ne prend pas garde à une contradiction : le despotisme éclairé - justement parce qu'il l'est - n'a de sens que s'il se métamorphose en despotisme éclairant et en arrive à s'effacer devant ceux qu'il a éclairés. Or cet effacement, c'est peu dire que Bourguiba ne l'envisage guère. Il se fige au contraire dans « l'exercice solitaire du pouvoir », bientôt en proie aux jeux du « sérail ». Et il est significatif que, très tôt, l'alerte soit donnée. Le 7 octobre 1961, dans un article d'Afrique-Action, Béchir Ben Yahmed, qui connaît le régime du dedans puisqu'il a été ministre de l'Information, écrit : « Le pouvoir personnel [est] détenu par des hommes qui sont des présidents de la République, mais sont en fait des monarques sans le titre. Bourguiba détient aujourd'hui, en droit et en fait, plus de pouvoirs que n'en avaient le bey et le résident général réunis. »

Le caractère monarchique du pouvoir bourguibien apparaît en effet sous divers angles. À Carthage, où le président de la République a établi sa demeure et un cabinet relativement restreint, se constitue progressivement une cour dont les membres forment plusieurs cercles. Une garde rapprochée, plus civile que militaire, s'emploie à écarter ceux que l'on estime susceptibles d'exercer une influence néfaste sur le détenteur du pouvoir. Car, puisque prince il y a, on s'en dispute les faveurs comme on en redoute les admonestations, voire la disgrâce ou le congé. Lui-même convoque ceux des serviteurs de l'État dont il n'apprécie pas telle ou telle décision, tel ou tel propos ou encore tel ou tel jugement car lui-même se mue de temps à autre en juge d'appel, voire de cassation de sentences à ses yeux mal rendues.

En la seule année 1961, deux événements illustrent cette pratique monarchique. Le premier, tragiquement : le drame de Bizerte, fin juillet. Bizerte est demeurée base navale française alors que les Américains abandonnent au Maroc leurs bases aériennes. Paris, qui recherche une issue à la guerre d'Algérie, reste sourd aux demandes de l'État tunisien, indifférent même à une proposition très bourguibienne de renoncer à Bizerte contre un cessez-le-feu dans le pays voisin. Si ce n'est la paix...

Bourguiba évalue mal les objectifs prioritaires et les réactions du général de Gaulle, et l'affrontement recherché avec l'armée française se solde par des milliers de morts dans la population tunisienne. Transformer un tel désastre, quelques mois plus tard, en revanche diplomatique, ne suffira pas à le faire oublier. Invoquer son « inexpérience » devant un de Gaulle qui cherche à mettre un terme à la guerre d'Algérie, ne disposait pas non plus à la compréhension le président français qu'amuse pourtant la faconde de son homologue tunisien : « Quel merveilleux maire de Marseille il aurait fait », dit-il après une rencontre à Rambouillet, le 27 février 1961.

Le second événement n'est, à terme, pas moins grave. Bourguiba est un fin politique mais l'économie l'ennuie. Il n'en est pas moins prêt à tout essayer. Une sorte de social-libéralisme ne lui paraissant pas donner de résultats tangibles, le 3 janvier 1961, il confie le Plan et les Finances à un Ahmed Ben Salah qu'il avait tenu éloigné des responsabilités en 1957, se méfiant de son influence à travers les syndicats sur une jeunesse ouverte aux idéologies. Les débuts du nouveau ministre paraissent prometteurs. De loin, on est tenté d'admirer que Bourguiba ait réussi à faire cohabiter au gouvernement des personnages de sensibilités diverses, sinon opposées. Hélas, « l'expérience Ben Salah », dite des coopératives, se transforme en une collectivisation autoritaire et mal encadrée de l'économie, qui mène le pays à la catastrophe. Un tel développement était peut-être imprévisible mais, décidée, poursuivie, accélérée enfin dans une sorte de fuite en avant, sans concertation ni débat, malgré les avertissements des acteurs économiques et sociaux, l'expérience n'aurait pu prendre une telle ampleur sans, pendant huit ans, le soutien sans réserve du président. Ce qui n'empêchera pas celui-ci de faire du ministre le bouc émissaire du désastre. Limogé en septembre 1969, arrêté le 24 mars 1970, traduit en justice, condamné à dix ans d'emprisonnement, il réussit à s'évader et vit depuis lors en exil.

Et Bourguiba appelle Hédi Nouira, le gouverneur de la Banque centrale, à la primature.

Au début de cette période, le « Combattant suprême » paraissait au mieux de sa forme. Après avoir divorcé d'avec Mathilde, la mère de son fils, très respectée dans le peuple, il épouse le 6 avril 1962 Wassila Ben Ammar, qu'il connaît depuis 1943. Wassila va régner sur la cour de Carthage, influencer le choix des ministres, des ambassadeurs, des PDG d'entreprise publique, assurer à ses proches des postes élevés...

Quasi indifférent à ce qui est économique, Bourguiba se passionne pour les affaires du monde. Il se rend en visite officielle dans plusieurs pays d'Afrique (il se fait en particulier à Dakar le chantre de la francophonie) et du Proche-Orient. L'accueil qu'il reçoit dans cette dernière partie du monde est autrement mitigé. Il y fait pourtant montre d'un courage prophétique. Le 3 mars 1965, à Jéricho devant le roi Hussein de Jordanie, puis à Jérusalem-Est, il s'insurge publiquement contre une « politique du tout ou rien » qui a mené les Arabes de défaite en défaite. Puis il prône une « paix sans vainqueurs ni vaincus » et une « coexistence avec les Juifs ». À Beyrouth, enfin, il avertit qu'à prêcher sans cesse la guerre sans avoir les moyens de la mener, « nous risquons, dans dix-sept ans, de nous retrouver au même point et dans la même situation ». Qui, à l'époque, parmi ses pairs, aurait pu, avec pareille lucidité, se permettre une telle audace ? Aucun, en tout cas, n'aurait pensé que deux ans plus tard la situation serait incomparablement plus mauvaise.

1967 est une année charnière pour le président tunisien. Le 14 mars, choc d'une première crise cardiaque. Tandis qu'il est soigné, à Tunis des émeutes antijuives ont lieu au moment de la guerre des Six Jours. Le zaïm reprend pourtant ses activités. En plein mois d'août, il réunit à Mahdia quelques ministres ainsi qu'un visiteur étranger.

Les étudiants vivent les événements de 1968 à la manière tunisienne, passionnée mais relativement prudente. Dans les rues de la capitale, pourtant, la grogne est perceptible ; des graffitis anti-Bourguiba apparaissent sur quelques murs. Le zèle mis à les effacer par la police n'interdit pas de les percevoir.

En 1969, la santé de Si Lhabib est de nouveau ébranlée. Il doit quitter Tunis pour soigner une grave dépression dont les médecins, à Genève, imaginent mal qu'il puisse sortir indemne. Rétabli, il fait front, surtout lorsqu'il s'agit de poursuivre Ben Salah et d'imprimer un virage politique.

Le 12 janvier 1974, à Jerba, il reçoit Kaddafi, qui s'emploie à manipuler un homme affaibli. Encore le « traité d'union » avec la Libye signé sur un coin de table est-il vite annulé. Le 26 janvier 1978 sont durement réprimées des émeutes à Tunis, où, l'année suivante, la Ligue arabe installe son siège. En 1980, un commando entraîné en Libye attaque la ville minière de Gafsa. Changement de Premier ministre. Les truquages qui ont entaché les élections du 1er novembre 1981 attisent les tensions. Fin décembre 1983-janvier 1984, ce sont les « émeutes du pain ». Bourguiba devra revenir sur le doublement du prix de cette denrée qui les avait provoquées. Le peuple acclame le président, mais il l'a fait plier.

Depuis longtemps déjà, les jeux de cour et de courtisans se multiplient entre Tunis et Carthage. L'état physique du président qui se dégrade éveille des appétits. Les prétendants à la succession poussent leurs pions. L'influence de Wassila est tantôt recherchée, tantôt contrecarrée. À l'été 1986, Bourguiba divorce. Dans les cercles politiques, on joue à la devinette de « Qui est le dauphin ? » Le dauphin présumé change de jour en jour. Un homme, militaire de formation, fait pourtant son chemin. Ancien directeur de la Sûreté, il a, comme ministre de l'Intérieur, engagé la lutte contre les islamistes. Le 16 mai 1987, il est élevé au rang de ministre d'État et siège, lors des conseils, à la droite du président. Le 2 octobre, Bourguiba fait de Zine el-Abidine Ben Ali le Premier ministre et donc son successeur constitutionnel en cas d'empêchement. Pourtant, le président refuse de recevoir les membres du nouveau gouvernement et exige que des islamistes condamnés par contumace, et récemment arrêtés, fassent l'objet d'un nouveau procès. Rien ne va plus.

Le 7 novembre 1987, la destitution du président pour d'évidentes « raisons médicales » met un terme pacifique à ce qui tournait au naufrage. Le 2 avril 1989, Ben Ali est élu président de la République.

Plus de dix ans ont passé. Le « changement » n'a pas empêché Habib Bourguiba de se survivre, fût-ce avec des capacités physiques et intellectuelles qui ne cessent de se dégrader (voir J.A. n° 1979). Pour ceux qui l'ont approché jusqu'à ses derniers instants, pour ses proches, ses fidèles, il est resté Sayyed Erraïs (Monsieur le Président). N'avait-il pas été en 1975 proclamé président à vie ?

Plusieurs jours après avoir été écarté du pouvoir, le héros de l'indépendance se retrouve en « résidence protégée ». Du palais du Mornag, au sud de Tunis, où il a d'abord été conduit, il est transféré, sur sa demande, dès le 23 octobre 1988, à Monastir. Mais ce n'est pas au palais de Skanès où il séjournait naguère, ni, comme il l'a demandé, dans la maison de ses parents - le seul bien qui lui appartînt en propre. L'ancienne villa du gouverneur lui a été affectée, et c'est là qu'il a fini ses jours, une résidence éloignée de la mer et des rumeurs de la ville.

Comment prend-il cet exil en son propre pays, en sa propre cité ? Mal au début, bien sûr. Mais quand sa famille est autorisée à lui rendre visite, le vieil homme se reprend. Écrivant à son successeur pour l'en remercier, il ajoute :

« Ma mission est terminée. Je laisse de grands enfants poursuivre la tâche... » Au scrutin présidentiel du 2 avril 1989, il vote ostensiblement pour Ben Ali - « mon fils », dit-il. Il est reçu par ce dernier en 1990. Le 13 mai 1990, à la veille du congrès du parti, c'est le président Ben Ali qui lui rend visite : « Vous êtes notre père, lui dit-il. C'est vous qui nous avez formés. » Les deux hommes sillonnent en voiture les rues de Monastir où la foule les salue en associant leurs noms : « Ben Ali ! Bourguiba ! » Et celui-ci observe qu'il semble que nommant « le fils », on évoque son propre père car, dit-il, mon nom complet est : Habib Ben Ali Bourguiba.

À plusieurs reprises, il se rend au majestueux mausolée qu'il a fait édifier, pour réciter la fatiha sur les tombes de son père, de sa mère et de sa première femme, Mathilde - Moufida depuis « que je l'ai convertie à l'islam », disait-il. C'est à l'intérieur de ce monument que prend place la dépouille du Combattant suprême, depuis toujours conscient que, de l'ultime combat, nul ne sort vainqueur. Cet ultime combat a été celui d'un physique d'une prodigieuse résistance, mais depuis des années de plus en plus déserté par l'esprit qui l'avait conduit d'épreuves en succès, d'innovations en faux pas, du faîte des honneurs à la solitude d'une longue vieillesse.

L'honneur suprême vient à Habib Bourguiba d'un successeur attentionné, d'un peuple généreux qui ne confond plus ses erreurs et ses faux pas avec ses intuitions, ses audaces, ses décisions fortes et les fruits de son action à la tête du pays, mais se prend à pleurer la disparition du Père de l'indépendance. L'homme qui a fait la Tunisie moderne prend toute la place qui lui revient dans l'Histoire.

1. Ce collège a été créé avant le protectorat, le 13 janvier 1875, sous l'impulsion d'un Premier ministre réformateur, Kheir-Eddine Pacha, plus tard grand vizir de la Sublime Porte.

2. L'année précédente avait vu les sensibilités nationales exacerbées par la tenue à Cathage d'un congrès eucharistique international qui avait amené au pied de la colline et dans les villes du Nord le déferlement triomphaliste de jeunes catholiques à mentalité de nouveaux croisés.

3. Mais nous entendons-nous dire par un sociologue réputé du Maghreb après les émeutes de Casablanca en janvier 1952 : « Vous êtes curieux. Vous ne parlez que de la Tunisie et du Maroc ! Voyez plutôt l'Algérie : le statut de 1947 y fait merveille... » A quoi peut mener la science, fût-elle humaine ?

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Publié dans Le Secret Bancaire

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