Qui étiez-vous, Paul Vaillant-Couturier ?

Publié le par david castel

Le 10 octobre 1937 s’éteignait l’ancien rédacteur en chef de l’Humanité. Soixante-dix ans après, ce que nous enseigne la figure de ce grand intellectuel.

Au fond, qu’est-ce qu’un journaliste ? Outre la définition communément admise dans

les meilleurs dictionnaires,

et sachant, par ailleurs, qu’il ne saurait y avoir de vision supra-historique échappant aux évolutions du temps, regarder, soixante-dix ans après

sa disparition, ce que l’on pourrait nommer l’« oeuvre » de Paul Vaillant-Couturier aide, sinon à répondre

à cette délicate question, du moins

à en synthétiser toute la complexité. Lorsqu’il s’éteint le 10 octobre 1937,

au faîte de son rayonnement, à l’âge

de quarante-cinq ans, qui meurt vraiment ? Le journaliste ? L’homme de culture et écrivain ? L’internationaliste ? Le révolutionnaire ? L’héritier

de Jaurès ? Le membre du Comité central du Parti communiste ?

Le député et maire de Villejuif ?

Le communiste ? À moins que ce ne soit le rescapé des tranchées, là où, disait-il, il avait vu de près les hommes

« aux lèvres retroussées de massacreurs », qu’ils soient français ou allemands, ces « deux humanités réduites à se dégrader si bassement l’une en face de l’autre et qui ne savaient même plus pourquoi » ?

De Janson-de-Sailly à la rédaction

de l’Humanité, qu’il dirigea, en passant par les salons littéraires parisiens qu’il fréquenta non pour paraître mais parce que lui, le jeune avocat promis au bel avenir, avait non seulement le goût des lettres mais en exaltait la démesure

en repoussant les frontières du réel pour mieux les révéler, l’intellectuel Paul Vaillant-Couturier fut

un archétype à lui tout seul. Celui

d’une autre époque qui mérite

notre attention vigilante. Une époque où la soif de vivre et ses passions n’étaient pas compartimentées.

Dans l’Humanité du 21 mars 1926, évoquant les formes d’expression nouvelle, il écrit : « Nous vivons désormais dans un monde où la pensée a enfin découvert d’autres moyens d’expression que le doigt du sauvage primitif trempé dans un mélange

de graisse et d’ocre, ou que l’infirme plomb d’imprimerie. » En quête d’audace, il exhortait même certains marxistes en ces termes : « Il y a eu tant de contrefaçons électorales

et parlementaires, sectaires

et opportunistes du marxisme, que

les jeunes sont en droit de se demander s’il s’agit encore d’une de ces idées

en redingote, guindées et gelées dans leur vocabulaire immuable, hors de

la vie. » Ennemi des schématismes et des présupposés, lui qui ne fut pas toujours exempt de tout reproche (comme chacun d’entre nous), il déclarait aussi, en octobre 1936 : « Respectons

la conscience de chacun, nous qui voulons que l’individu prenne toujours davantage conscience de soi-même. »

En ce début de XXIe siècle, à l’heure

où l’à-venir s’écrit quotidiennement dans la frénésie aléatoire d’un monde

à repenser inlassablement, inutile

de préciser qu’un tel écho résonne particulièrement dans le journal

qui fut le sien et dans le coeur vivant

de ceux qui le réalisent chaque jour.

Jean-Emmanuel Ducoin

Paul Vaillant-Couturier... 70 ans aujourd’hui...
3 commentaires

Paul a disparu le 10 Octobre 1937 d’une crise cardiaque à 10 H 53... Ancien rédacteur en Chef de l’Huma et tellement d’autres choses : Elu,Dramaturge, Poète... Militant bien entendu !

Jamais une foule aussi importante n’a assité, à des obsèque d’un dirigeant du Parti et 70 ans après ...?

Attendons l’Huma Hebdo... - ;)

Un seul éditeur pour cette occasion a publié un ouvrage :

Paul Vaillant-Couturier 1892-1937 :
Responsabilité politique et imagination culturelle !

Puisse ce modeste essai, dont l’ambition première était, à l’occasion des soixante-dix ans de sa mort, de rendre à Paul ce qui appartenait à Vaillant-Couturier, servir également à ouvrir enfin le véritable chantier d’une culture à réinventer, à renouveler, en faisant, à l’image de Paul Vaillant-Couturier, preuve d’audace politique et d’imagination culturelle.

http://i-editions.com

« L’homme ne se sent vivant que lorsqu’il bondit en chantant vers le ciel » (1)

Longtemps, pendant plus de quarante ans, Paul Vaillant-Couturier fut l’un des héros d’une histoire du communisme français, dont l’Humanité et la ville de Villejuif étaient les chantres. Aujourd’hui, cette mémoire longue semble effacée, et il est devenu un illustre inconnu au sens propre, à cause de la légion de lieux (rue, écoles, places) en France portant son nom. Pourtant de très belles pages, sans bémol aucun, de Louis Aragon, écrites au lendemain de la mort brutale de Vaillant-Couturier, en octobre 1937, célèbrent l’amitié et disent la fascination que le dirigeant communiste suscitait. D’autres plus tardives, elles datent de 1976, racontent une autre vérité plus privée et plus intime, celle de l’amoureux des jolies femmes dont Marie-Claude était la dernière, le « coureur », capable de faire de l’amour l’objet d’un débat d’un congrès communiste. Sont-elles encore lues ?

Au Congrès de Tours, en décembre 1920, dont il est l’un des orateurs, Vaillant-Couturier est un jeune militant de vingt-huit ans. Il n’a pas encore ou tout juste cinq années de Parti à son actif, mais il vient d’être élu député de Paris. Il est aussi, depuis le début de l’année 1920, avec son ami Raymond Lefebvre, l’un des partisans les plus actifs de l’adhésion à la IIIe Internationale. Issu de la bourgeoisie, d’une famille d’artistes, ses deux parents étaient chanteurs d’opéra. Ayant poussé ses études jusqu’au doctorat de droit, il est stagiaire au barreau de Paris lorsque éclate la Première Guerre mondiale. L’épreuve du feu vécue en Champagne, en 1915, fait de lui un intellectuel socialiste pacifiste proche des libertaires du Canard enchaîné, qu’il contribue à fonder, mais aussi des directeurs de la Vérité et du Journal du peuple, Paul Meunier et Henri Fabre.

Comme d’autres combattants, il veut d’emblée témoigner et lutter en écrivain et en journaliste pour enraciner la paix dans un monde guéri des miasmes de la guerre, aux côtés de tous les pacifistes, sans exclusive. Les désillusions des lendemains immédiats de l’armistice en font progressivement un communiste. Seule la Russie de Lénine, et la Révolution, pense-t-il alors, peuvent apporter au monde la paix et la transformation sociale à laquelle il aspire. « Il y a maintenant une grande volonté populaire qui entraîne des hommes qui savent où ils vont » (2).

Vaillant-Couturier devient rédacteur en chef de l’Humanité en 1926, après de longs mois de crise dans laquelle le journal s’est enfoncé durant toute l’année 1925. Difficile de dire qui a pensé à lui pour ce poste. Son nom n’est jamais mentionné dans les discussions préparatoires. Il n’a qu’une modeste expérience de quelques mois à la tête de l’Internationale, un journal du soir liquidé en janvier 1924. Pour la direction de l’Humanité, les Soviétiques ont suggéré celui de Marcel Cachin. Une amitié naissante, tissée en Bretagne, à Bréhat, lie les deux hommes. Ils signent ensemble les rapports présentant les transformations voulues. Au directeur les articles politiques de fonds, au rédacteur en chef tout le reste : le billet d’humeur quotidien, la mise en page de la une, l’organisation des campagnes et les pages nouvelles. Il les confie à des pigistes choisis par lui dans les cercles intellectuels qu’il continue de fréquenter.

Ida Treat, une universitaire américaine, épousée par lui en 1923, et Léon Moussinac, l’ami des milieux clartéistes, sont deux de ces nouveaux pigistes. L’une écrit sur la Préhistoire, l’autre sur le cinéma. La campagne contre l’exécution des anarchistes américains Sacco et Vanzetti est l’un des temps forts de cette nouvelle Humanité. L’adoption de la ligne « classe contre classe » condamne la formule. Sa destruction se profile inexorable, et conduit à isoler Vaillant-Couturier au sein de sa rédaction et du Parti communiste. Les pages culturelles sont abandonnées. Elles n’intéressent que les lecteurs petits-bourgeois, soulignent leurs détracteurs. Chaque soir, le journal est passé en revue par un responsable du Bureau politique. Régulièrement arrivent les préconisations de l’heure. La marge se rétrécit comme peau de chagrin.

En septembre 1929, la boucle est bouclée. « Ici révolution de palais. Je suis remplacé », écrit Vaillant-Couturier à sa femme Ida Treat. Suivent de longs mois de traversée du désert où tout en affirmant publiquement, lorsque certains rendent publique sa disgrâce et crient à l’éloignement, qu’il est toujours membre du Parti et qu’il est d’accord avec sa politique, il est obligé de se débrouiller sans lui. Bien que maire communiste de Villejuif depuis 1929, il n’est plus un permanent. Les tensions s’apaisent et la mise à l’écart cesse en même temps que s’affirme le pouvoir du nouveau secrétaire, Maurice Thorez. Les deux hommes ont fait connaissance en prison, où leur activisme les avait conduits en 1928 et 1929. Ils s’estiment. Et puis l’Humanité n’a pas encore publié de reportage sur le premier plan quinquennal, elle charge Vaillant-Couturier de l’écrire, et l’envoie en URSS. Il y reste onze mois, effectue un périple de 9 000 kilomètres et intitule son texte les Bâtisseurs de la vie nouvelle.

Plus qu’aucun autre dirigeant communiste, Vaillant-Couturier est lié au Front populaire. Il en a préparé les prémices au sein de l’AEAR (Association des écrivains et artistes révolutionnaires), en organisant un éphémère (mais premier) front d’intellectuels antifascistes, au printemps 1933, auquel sont liés les noms de Gide et de Malraux, ainsi que ceux d’intellectuels allemands réfugiés à Paris. Fin juin 1934, lorsque le Parti communiste accepte le principe des contacts avec la SFIO, son rôle s’étoffe. Il devient l’une des voix du Front populaire. Il en est l’un des orateurs les plus demandés par les militants. Son éloquence séduit et fait adhérer, pense Maurice Thorez, qui lui rend hommage pour cela lors du Congrès de Villeurbanne. Il théorise le travail réalisé parmi les intellectuels dans son rapport intitulé Au service de l’esprit, présenté devant le Comité central en octobre 1936. « Les intellectuels, qui sont en quelque sorte des idées incarnées, peuvent tenir aux côtés des masses une place capitale dans l’indispensable remise en ordre du monde. »

À l’Humanité, où il est redevenu officiellement le rédacteur en chef en juillet 1935, il lance de grandes enquêtes sur la société française. Avec le Malheur d’être jeune, Au secours de la famille, les Perceurs du ciel, le journal découvre de nouvelles problématiques et des groupes qu’il méconnaissait jusque-là. Il gagne un lectorat renouvelé, démultiplie son tirage, devient un des organes, voire l’organe quotidien du mouvement tout entier. Vaillant-Couturier trouve alors indéniablement les mots et les formules qui incarnent le changement de ligne communiste, ceux que reprennent ensuite les militants. Dans la formule « le ministère des masses », par exemple, il dit la non-participation gouvernementale communiste. Le tableau comporte aussi ses ombres : celles de la « contre-révolution trotskiste en marche » à combattre, à éliminer. Pour Vaillant-Couturier, elle justifie la farce des procès de Moscou. Il l’écrit et le dit publiquement dans le journal et dans les meetings, jusqu’à la veille de sa mort brutale. Son coeur lâche le 10 octobre 1937. Il a quarante-cinq ans. Son enterrement est l’une des dernières grandes manifestations de rue du Front populaire.

(1) Trains rouges, nº 18, poème de Vaillant-Couturier, 1922.

(2) Discours de Vaillant-Couturier

au Congrès de Tours.

Par Annie Burger-Roussenac, historienne.

 

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Publié dans LAETITIA

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