Julio Gonzalez
Fils d'orfèvres-ferronniers, lorsque Gonzalez vient à Paris, en 1900, c'est pour être peintre. L'exposition en donne une dizaine d'exemples, échelonnés entre 1906 et 1941, huiles sur toile ou sur carton d'une facture classique, aux volumes affirmés. Avec parfois un faux air de Gauguin, dont il a connu l'oeuvre à travers un de ses amis, l'artiste basque Francisco Durrio. L'évolution de l'art de Gonzalez est surtout ici perceptible à travers la centaine d'œuvres sur papier réunies par la galerie : un mouvement vers une forme tardive, mais très personnelle, de cubisme, qui progresse de ses débuts à 1929.
ARCHÉTYPES DE LA DOULEUR
En fait, Gonzalez est inclassable : post-cubiste, il expose avec les surréalistes Arp, Ernst ou Miro, au Kunsthaus de Zurich en 1934, mais flirte avec le groupe abstraction-création. Simultanément, il peut dessiner des nus dans la plus pure tradition et des structures agressives, aériennes, aux pointes saillantes. Les sculptures, une trentaine dans l'exposition, des bronzes pour l'essentiel, mais aussi un grand fer de 1931, suivent le même parcours. Des masques aux méplats proches de l'art africain, et des structures hérissées.Mais certains sujets semblent ne pas pouvoir se passer de la figure. En 1937, dans le pavillon de la République espagnole à l'Exposition universelle de Paris, où Picasso montre Guernica, Gonzalez expose la Montserrat, une femme figée dans le métal, un enfant dans un bras, une faucille au bout de l'autre, symbole de toutes les douleurs mais aussi d'une volonté farouche de résistance. Qui va se transformer en cri : durant les cinq années qui lui restent à vivre, Gonzalez sculpte et dessine la détresse des femmes, une série où, bras levés, paumes ouvertes en geste d'oraison, recevant du ciel ce qui s'avère être un déluge de feu, elles deviennent des archétypes de la douleur.
Galerie Libéral Bruant, 1, rue de la Perle, Paris 3e. Mº Saint-Paul. Tél. : 01-42-77-96-74. Jusqu'au 4 mars 2006.
Julio Gonzalez a contribué à révolutionner la sculpture au XXe siècle. Il est pourtant bien moins célèbre que Picasso. En 1942, ce dernier avait néanmoins trois motifs pour lui rendre un tel hommage : l'amitié, la reconnaissance, l'admiration. Voici qui justifie assurément une exposition à Beaubourg : forte de dons de Roberta Gonzalez, fille de l'artiste, et d'achats anciens, la collection du Musée national d'art moderne suffit à composer une rétrospective complète (sculptures, mais aussi dessins et peintures) et parfaitement disposée par Brigitte Léal, la commissaire.
L'amitié entre les deux hommes est ancienne. Né à Barcelone en 1876 dans une famille d'orfèvres - détail non négligeable -, Gonzalez est de ces jeunes artistes qui fréquentent dans les années 1890 le cabaret Els Quatre Gats, haut lieu de l'agitation artistique catalane. Picasso en est un habitué. S'il n'est pas certain qu'ils se sont rencontrés là, il est sûr qu'à Paris, en 1900, ils se côtoient dans le groupe des Espagnols de Montmartre.
Ils ont en commun l'âge, la langue, la formation artistique classique et le désir de la nouveauté. Mais une différence majeure les distingue : Picasso est déjà très loin dans les expériences cubistes quand Gonzalez en reste à Puvis de Chavannes et à Gauguin. Il dessine et peint des nus et des visages dans un style noble, qu'il pratique aussi en sculpture : formes amples, volumes bien galbés, légère stylisation. Jusque dans les années 1920, il se montre fidèle à cette manière, qui lui vaut une honorable réputation à Paris et à Barcelone. La critique célèbre sa dextérité. Grâce à ses origines familiales et à sa formation, il se distingue par son adresse dans le travail de tous les métaux selon les techniques les plus diverses.
Cette capacité attire l'attention d'autres artistes, qui lui demandent son aide. En 1925, il forge les armatures des plâtres de Brancusi. A l'hiver 1927-1928, c'est Picasso qui le sollicite. Il veut réaliser des sculptures en métal, avec des morceaux récupérés et transformés, avec des découpages et des soudures. Le fer lui résiste. Il demande son aide à Gonzalez, qui lui montre la soudure oxyacétylénique.
En octobre 1928, ils travaillent ensemble et continuent jusqu'en 1932 au moins : cette année-là, en juillet, ils dessinent ensemble dans le même carnet, privilège que Picasso n'a accordé à aucun autre. C'est une manière de lui signifier sa gratitude. Sans Gonzalez, sans son intelligence du métal et sa capacité à suivre la pensée plastique de Picasso au fil de ses métamorphoses, la sculpture du XXe siècle serait profondément différente. De là la reconnaissance de Picasso pour celui qui fut pour lui beaucoup plus qu'un assistant.
Et de là - choc en retour - la mue de Gonzalez. Le cas est exceptionnel : à plus de 50 ans, un artiste est transformé par le contact avec un autre, dans un rapport d'échanges et de recherches communes. Si Gonzalez apprend à Picasso comment il peut réaliser ses idées, Picasso révèle à Gonzalez une conception de la sculpture absolument neuve. Plus de bronze : du fer forgé, ployé et assemblé. Plus de volumes : des tiges et des plans qui dessinent dans l'espace. L'oeil identifie les indices d'une forme connue - humaine le plus souvent - et la mémoire la recompose.
L'art, ce n'est plus modeler un sein ou strier une chevelure, mais donner à supposer le sein et la chevelure par des signes pauvres, une tige tordue, effilée, une boule creuse, des clous. La représentation cède la place à la suggestion et, plus les éléments sont rares et épurés, plus intense est l'activité visuelle et mentale que l'oeuvre provoque. Le regardeur, littéralement, "fait" la sculpture dans sa tête - dans la stricte logique du cubisme, dont Gonzalez devient le meilleur continuateur.
La Femme se coiffant, les petites danseuses échevelées, l'admirable L'Ange, l'insecte, la danseuse, qui a la grâce inquiétante d'un Klee, L'Homme cactus de 1938-1939, si évidemment politique, les têtes de femme traitées tantôt comme des masques de la mort, tantôt comme des blocs éclatés, et l'accompagnement de dessins souvent rehaussés aux pastels : de 1928 à 1942, l'invention ne perd à aucun moment en intensité et Gonzalez ne cède pas à la tentation de la virtuosité. Il ne garde que l'essentiel expressif et c'est en cela qu'il rejoint Picasso.
En 1937, dans le pavillon de la République espagnole, près de Guernica, se dressait La Monserrat de Gonzalez, terrible figure d'une femme qui n'est plus que le cri de sa douleur.
"Julio Gonzalez", Centre Pompidou, Paris-4e. RER Châtelet-Les Halles. Du mercredi au lundi de 11 heures à 21 heures. Jusqu'au 8 octobre. Tél. : 01-44-78-12-33. Entrée : 10 €. www.centrepompidou.fr