Ambroise Vollard, le plus grand défenseur de l'art du XXe siècle

Publié le par david castel

LE MONDE | 27.06.07 | 17h06  •  Mis à jour le 27.06.07 | 17h06
Affiche de l'exposition consacrée à la collection d'Ambroise Vollard au Musée d'Orsay à Paris, le 15 juin 2007. | AFP/JOËL SAGET Affiche de l'exposition consacrée à la collection d'Ambroise Vollard au Musée d'Orsay à Paris, le 15 juin 2007.

AFP/JOËL SAGET

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Le marchand d'art Ambroise Vollard, auquel le Musée d'Orsay, après le Metropolitan Museum de New York, consacre une vaste exposition jusqu'au 16 septembre, est un personnage essentiel de l'art moderne. Né à la Réunion en 1866, venu à Paris en 1887 parfaire ses études de droit, il les abandonne définitivement en 1892. Entre-temps, il a commencé à chiner dessins et gravures aux puces et s'est fait embaucher par la galerie L'Union artistique. En 1893, il ouvre sa première boutique au 39, rue Laffitte.
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"La fortune vient en dormant"

A deux jeunes "étrangers" qui désiraient ouvrir une galerie de tableaux en 1919 et lui avaient écrit pour lui demander conseil, Ambroise Vollard répondit :

"Je n'ai pas, je ne connais pas de secret pour faire fortune. Mon expérience, dont vous me demandez de vous faire profiter, me rappelle seulement tout ce que je dois à mon invincible propension au sommeil. Maintes fois, l'amateur, entrant dans ma boutique, m'y trouvait assoupi. Je l'écoutais, encore à moitié endormi, dodelinant de la tête en essayant péniblement de répondre. Le client, prenant pour un refus mon inintelligible ronronnement, augmentait progressivement son offre. De telle sorte que, quand j'étais à peu près réveillé, mon tableau avait obtenu une appréciable hausse. C'est le cas de dire que la fortune vient en dormant. Et c'est la grâce que je vous souhaite." De cette lettre, Ambroise Vollard a fait l'"Epilogue" sur lequel s'achève la première édition des Souvenirs d'un marchand de tableaux (1937).

La suite appartient moitié à l'histoire, moitié à la légende. En 1895, il expose trois artistes que ses confrères ignorent ou dédaignent : Gauguin en mars, Van Gogh en mai, Cézanne en novembre... En 1897, installé 6, rue Laffitte, il montre les Nabis et achète à Mallarmé les droits de publication du Coup de dés.

En 1898, il pose pour Cézanne. En 1900, il prend Gauguin sous contrat. En 1901, il présente pour la première fois Picasso. En 1903, à la vente posthume de la collection Zola, il achète tous les Cézanne. A cette date, il est déjà célèbre parmi les artistes et les collectionneurs - les Allemands tel Osthaus, les Russes tel Stchoukine, les Américains tels les Stein.

Quelques faits encore ? En 1914, Vollard reprend à Jarry, mort en 1907, son personnage du Père Ubu pour en écrire les aventures dans la France en guerre. En 1918, il est l'un des témoins d'Apollinaire qui se marie. En 1927, il offre La Belle Angèle de Gauguin au Louvre... On n'en finirait pas. En 1939, il meurt après un accident d'automobile, et Picasso, qui déteste les enterrements, fait une exception pour le sien.

Ses portraitistes - Cézanne, Picasso, Bonnard, Vallotton, Renoir - ont dépeint un homme massif, grand et calme, "plein de mélancolie", selon Gertrude Stein. Ses accès de mauvaise humeur étaient aussi fameux que ses somnolences, qui pouvaient l'endormir à tout moment de la journée.

Mais ce solitaire acariâtre a été le plus grand défenseur de l'art de son temps. Cet autodidacte avait un jugement artistique d'une justesse exceptionnelle et était totalement dénué de préjugés esthétiques - comme de tout préjugé du reste. Autant par son importance historique que par sa singularité, il ferait donc un formidable sujet d'exposition.

Il ferait - et non il fait. Car, bien qu'il soit le sujet affiché de l'exposition d'Orsay, celle-ci s'intitule "De Cézanne à Picasso" et ne traite de lui qu'en deux salles, l'une consacrée à ses portraits, l'autre à son activité d'éditeur. De l'écrivain, de l'homme, rien ou presque n'est dit et du galeriste à peine plus.

PASSAGE PAR LA GALERIE

L'essentiel du parcours est consacré aux peintres qui ont fait la gloire de Vollard après qu'il les eut révélés. Il y a donc une grande salle de Cézanne, une plus petite de Van Gogh, d'autres de Degas, Renoir, Gauguin, Picasso, Derain. Toutes sont évidemment admirables et abondent en chefs-d'oeuvre. Ceux-ci ont été choisis en fonction de leur passage par la galerie Vollard, du moins quand les archives permettent de l'affirmer. L'Arlésienne de Van Gogh a été rachetée par Vollard à la famille du modèle. Les Gauguin ont appartenu à des amis de l'artiste, William Molard et Daniel de Monfreid. La Montagne Sainte-Victoire vue de Montbriand a été acquise rue Laffitte par les Havemeyer, collectionneurs new-yorkais. Le Douanier Rousseau et un Matisse ont été achetés par Picasso à Vollard.

Tous ces indices, qui sont la matière même de l'époque, sont seulement indiqués sur les cartels, sans autre explication pour le visiteur. Il faudra à ce dernier de l'attention pour s'apercevoir que d'autres toiles sont là de manière fort hypothétique, leur passage chez Vollard n'étant attesté par aucun document précis. Mais elles sont célèbres.

Et c'est bien ce qui gêne dans cette affaire : le sentiment que Vollard n'est guère qu'un prétexte royal pour un rassemblement d'oeuvres et de signatures universellement prestigieuses qui ne peuvent manquer d'attirer un nombreux public. Est-ce parce qu'il fut marchand qu'une conception si "tiroir-caisse" de l'exposition de musée est pratiquée sous couvert d'histoire ?

Drôle d'hommage. Pour mieux connaître cet homme étrange et décisif, mieux vaut lire son biographe Jean-Paul Morel (C'était Ambroise Vollard, Fayard, 624 p., 28 €), et Vollard lui-même, dont les Mémoires, parus en 1937, viennent d'être réédités (Souvenirs d'un marchand de tableaux, Albin Michel, 430 p., 20 €).


"De Cézanne à Picasso, chefs-d'oeuvre de la galerie Vollard", Musée d'Orsay, Paris-7e. Tél. : 01-40-49-48-00. Du mardi au dimanche, de 9 h 30 à 18 heures ; le jeudi jusqu'à 21 h 45. Jusqu'au 16 septembre. 9 €.
Philippe Dagen
Article paru dans l'édition du 28.06.07.
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Publié dans LAETITIA

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