Le singe et le lion, par Francis Marmande

Publié le par david castel

Chronique
 
LE MONDE | 20.06.07 | 13h59  •  Mis à jour le 20.06.07 | 13h59

e singe et le lion, fable africaine. Un singe célèbre l'été dans sa jungle. Explosion de fleurs, de fruits et de senteurs. Le singe - notre singe - se balance de liane en liane en hululant du Cabrel, zou, Tarzan, Zartan, et que je te lâche la liane, d'une main, sans l'autre, quand soudain il avise, au bord du marigot, 27 mètres plus bas, une délicieuse guenon qui se désaltère à genoux, les hanches extatiquement offertes au soleil. Tiens, se dit notre singe ébahi, si je ne me loupe pas, je peux me fondre d'un seul élan en cette jeune beauté ; sur ce, dans un long cri de joie, de passer à l'action. A peine en situation, quel n'est pas son désarroi... La guenon se retourne aussi sec, ulcérée, ce genre de caprice n'étant de mise qu'entre adultes consentants, et de plus, c'est bien ma veine, la guenon n'est pas une guenon, mais bien le lion, dont on sait qu'il reste, quoi qu'on dise, l'animal le plus méchant de la forêt.

Le singe se dégage à la hâte. Part en courant. Met le turbo. Zigzague pour semer le lion à ses trousses (Tex Avery, charge de la brigade légère), n'ose plus se retourner sur le souffle qu'il sent, prend dans un virage un poil d'avance, tombe par hasard sur un campement abandonné en clairière par quelque explorateur déçu : un feu finissant, un pliant et un exemplaire incomplet du Monde. Plus une paire de lunettes cerclées qui gisent au sol. Le singe ne fait ni une ni deux, s'assied, croise les jambes, chausse les lunettes et attaque la lecture du Monde par la dernière page. Quand surgit, ivre de vengeance et d'appétit, le lion qui freine et laisse de très fumantes traces de pneus dans l'herbe : "Hola ! Vous, du pliant, n'auriez-vous point vu un singe ? - Quel singe ?, fait le singe, singeant contre toute attente l'accent de Montélimar tout en remontant ses lunettes. Celui qui a enculé le lion ? - Heu !, ne peut s'empêcher de lâcher le lion, c'est déjà dans le journal ?"

Le vendredi 22 juin, "Cinéma, imaginaire et mémoire coloniale : regards sur l'Afrique noire" présente un programme trois fois intéressant. D'abord, gratuit (Ligue des droits de l'homme, section Paris 12e). Ensuite, en plein air, ce qui a toujours un charme à part. La plus jolie scène de cinéma jamais tournée tient à un de ces moments sous la bruine : un soir d'août 2000, Agnès Varda se pointe à Uzeste, en Gironde. La dame avait lu dans le journal que le festival poétique d'Uzeste musical venait de décréter sa mise en grève. Par solidarité, elle prend la route et une copie de son film Les Glaneurs et la glaneuse, quand la voici, menue et décidée, en fin d'après-midi, remontant le pré Cazauran, ses bobines sous le bras. Projection magique dans le pré.

Uzeste, c'est un peu l'Afrique en Sauternais. Pour en revenir à l'initiative de la Ligue des droits de l'homme, section Paris 12e, ce n'est pas une simple récréation. Mais la recréation du débat, de la palabre et des conférences. Sur la pelouse de Reuilly (métro Porte-Dorée), pique-nique à 19 h 30 avec les intervenants. Chacun apporte son pliant, ses lianes, ses lunettes, un plat, une boisson, on peut partager. 22 heures : présentation d'archives d'amateurs et des deux films du soir. 22 h 30 : Afrique 50, le tout premier document de René Vautier (Trésor militant vivant, comme on dit dans les faubourgs prolétaires de Kyoto), si rarement vu, film treize fois condamné en 1950 au nom d'un décret, on croit rêver, signé Laval en 1934. Puis Tarzan, the Ape Man (Tarzan, l'homme-singe), de W. S. Dyke, 1932, avec Johnny Weissmuller, Maureen O'Sullivan, toi Jane, etc.

Reprenons en choeur le dernier apophtegme de Marc Perrone, accordéoniste diatonique, ange tutélaire d'Uzeste musical : "Temps bien durs que ceux où l'identité hystérique prend le pas sur la vérité historique." Et les éléphants dans tout ça ?

 


Francis Marmande
Article paru dans l'édition du 21.06.07
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