Dans les méandres de la mémoire militaire japonaise

Publié le par david castel

 
Une enquête sur la traînée de sang laissée par l'armée nipponne durant sa conquête de la Chine, puis lors de la guerre du Pacifique
 
 
   
 
Richard Werly
Vendredi 25 mai 2007
 
   
 
Jean-Louis Margolin. «L'armée de l'empereur. Violences et crimes du Japon en guerre»,. Armand Colin. 478 p.

Deux Japon, une seule histoire: en suivant le sillage de «l'armée de l'empereur» entre 1937 et 1945 à travers l'Asie-Pacifique, l'historien Jean-Louis Margolin nous plonge avec lui dans les «méandres de l'histoire japonaise» masquée aux yeux du plus grand nombre par la modernité de l'Empire du Soleil-Levant.

Car, plus l'on avance dans le livre, plus l'évidence, dure à accepter pour tous ceux que l'Archipel fascine, saute aux yeux: jamais, au fil des massacres et des horreurs commis par les soldats nippons, la remise en cause de cette criminalité de guerre n'intervient à Tokyo. C'est tout un peuple, toute une culture, qui se trouve pris au piège des pires exactions commises à Nankin, en décembre 1937, ou à Manille sept ans plus tard, en février-mars 1945, dans un continent entre-temps mis à feu et à sang. Un piège tendu tout au long du conflit, explique l'auteur, par «cette absence de reconnaissance de la légitimité de l'adversaire et la démonisation qui s'ensuit».

Cet ouvrage d'histoire, riche en notes bibliographiques, en chiffres et en détails sur la chaîne de commandement - malgré le recours parfois insuffisant aux archives japonaises - peut être lu de deux façons: à celui qui s'interroge sur la traînée de sang laissée dans tous les pays conquis par une armée nipponne inférieure en nombre et en matériel, dont le commandement suprême était de surcroît conscient de la défaite finale inévitable, l'auteur raconte le quotidien de ces soldats et de ces officiers obsédés par leur progression territoriale ou par la défense coûte que coûte des objectifs assignés.

Les civils, dans cette optique, ne comptent pas: «Comme presque toujours quand il ne s'agissait pas d'un objectif stratégique, l'armée nipponne se comporta vis-à-vis des civils occidentaux de manière largement improvisée, peut-on lire. La préoccupation initiale étant qu'ils ne retardent pas les opérations.» La dureté infligée par leurs officiers aux conscrits se répercuta naturellement sur leur comportement. L'excellent film de Clint Eastwood Lettres d'Iwo Jima l'a bien montré.

A celui qui cherche à comprendre comment un tel déferlement de violence put être toléré, et magnifié par la société japonaise tout entière, Jean-Louis Margolin apporte aussi une réponse au fil de ses 478 pages. Son examen approfondi des «mémoires contradictoires» qui voient s'affronter, à travers ce conflit, l'Occident colonial, le ressentiment anti-chinois du Japon de l'ère Meiji, et les soubassements sociaux trompeurs des colonies européennes d'Asie orientale, dont les populations aspiraient avant tout à l'indépendance, remet en perspective l'emballement de la machine de guerre japonaise.

Cette violence s'inscrivait profondément dans l'époque: la rhétorique de «libération» brandie par Tokyo n'était pas sans fondements. Une nuance importante, alors que le Japon a entrepris ces derniers mois de modifier sa Constitution pacifiste et de se réarmer.

L'une des qualités de l'ouvrage est enfin de dépasser certains clichés, comme celui du «travail bâclé» qu'aurait effectué le Tribunal militaire international pour l'Extrême-Orient, le «Nuremberg» du Pacifique: «Malgré la tache indélébile que représente l'exemption de l'empereur - maintenu au pouvoir par les vainqueurs américains, Hirohito est mort en 1989 -, son œuvre fut remarquable, précise l'auteur. [...] La durée et la qualité des débats, les moyens considérables consacrés aux investigations mais aussi à la défense: tout cela plaide en faveur d'une justice authentique.»

C'est à ce sérieux de l'enquête historique, jumelée à l'examen de la montée du nationalisme, du culte impérial et de l'exaltation des vertus militaires si propres à l'âme japonaise que l'on reconnaît un livre de référence. Celui-ci, rare incursion d'un universitaire francophone spécialiste de l'Asie dans ces lointains parages quadrillés par les chercheurs anglo-saxons, en est un.
 
 
© Le Temps, 2007 . Droits de reproduction et de diffusion réservés.
 
 
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Publié dans LAETITIA

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