Voter pour rien ( ou presque )

Publié le par david castel

« Il faut voter car Hitler est arrivé au pouvoir par les élections » entend-on souvent affirmer par ceux qui veulent nous persuader de participer au carnaval électoral. L'argument serait de poids s'il ne reposait sur une falsification historique. Voyons comment Hitler devint chancelier avec moins d'un tiers des suffrages ...

Voter pour rien ( ou presque )

« Ceux qui ne se souviennent pas du passé sont condamnés à le revivre » Santayana

« Il faut voter car Hitler est arrivé au pouvoir par les élections » entend-on souvent affirmer par ceux qui veulent nous persuader de participer au carnaval électoral. L'argument serait de poids s'il ne reposait sur une falsification historique. Voyons comment Hitler devint chancelier avec moins d'un tiers des suffrages ...

Les dernières élections libres sous la République de Weimar, le 6 novembre 1932, donnèrent 33,1% des suffrages exprimés au parti nazi (NSDAP), soit 26,7% des inscrits. Trois mois plus tard, le 30 janvier 1933, le président Hindenburg appelait Hitler à la chancellerie en lui promettant les pleins pouvoirs. Rien n'obligeait le maréchal von Hindenburg, monarchiste et grand propriétaire terrien, à confier les commandes de l'Etat allemand à celui qu'il appelait dédaigneusement « le caporal de Bohème ». Pourquoi lui accorder quand il était affaibli ce qu'on lui avait refusé quatre mois auparavant alors qu'il se trouvait en position de force ? Le NSDAP venait en effet de perdre, le 6 novembre, plus de 2 millions de voix et 34 sièges de députés par rapport aux élections du 31 juillet, où il avait recueilli 37,4% des suffrages exprimés (31,5% des inscrits), le score le plus élevé jamais atteint par les hitlériens dans des élections libres. Désormais, le temps jouait contre les nazis. Les électeurs qui les avaient rejoints en juillet et leur avaient fait défaut en novembre ne reviendraient pas. Ils n'avaient pas voté NSDAP par conviction mais par rejet du « système » de Weimar. Voulant voir si Hitler au gouvernement tiendrait les promesses mirifiques de ses campagnes électorales - personne ne pensait alors qu'il mettrait en pratique ce qu'il avait écrit dix ans auparavant dans Mein Kampf - ils avaient été déçus que le Führer national-socialiste refuse la vice-présidence d'un gouvernement conservateur (Hitler exigeait la chancellerie, plus les pleins pouvoirs). Les militants « bruns », en permanence sur la brèche depuis Trois ans, commençaient eux-aussi à se décourager ; des tensions apparaissaient dans le parti et la SA où la contestation montait contre la stratégie électorale et le leadership même de Hitler. Beaucoup se demandaient s'il n'était pas au fond un velléitaire incapable d'assumer la responsabilité du pouvoir. Les financiers des nazis, lassés de les subventionner à fonds perdus, reportaient prébendes sur les partis conservateurs traditionnels qui soutenaient le gouvernement von Papen. Les caisses du NSDAP étaient à sec, incapables de subvenir aux énormes besoins du parti national-socialiste. Plus inquiétant encore pour Hitler et ses comparses, l'économie mondiale donnait des signes de reprise, après trois ans d'une dépression qui avait plongé les classes populaires allemandes dans une misère noire. Or le succès électoral des nazis n'était venu qu'qu'avec la crise et le chômage de masse. Marginalisé, réduit à 2,6% des suffrages en 1928, le parti national-socialiste aurait continué à végéter si les conséquences du krach boursier déclenché le jeudi 24 octobre 1929 à Wall Street n'avaient entraîné l'économie allemande, endettée pour payer les réparations de guerre, dans une interminable récession. Mais, dès septembre 1932, les experts avaient annoncé la sortie du tunnel : dans quelques mois la reprise d'activité entraînant la baisse du chômage remettrait l'Allemagne sur la voie de la croissance. S'il était resté écarté du pouvoir encore six mois, le mouvement hitlérien, privé de son terreau, aurait explosé.

Le calcul cynique des conservateurs allemands La prise de pouvoir de Hitler ne doit donc rien au vote et tout aux conservateurs allemands, antisémites, ennemis de la démocratie, bellicistes, qui l'ont délibérément hissé aux commandes de l'Etat par un calcul qu'ils croyaient machiavélique. Von Papen et la camarilla des hobereaux qui gouvernait le cerveau sénile du vieil Hindenburg ont pensé qu'un Hitler électoralement affaibli serait plus facile à contrôler. Pis : sachant fort bien que le mouvement nazi ne survivrait pas à la baisse du chômage, ils se sont hâtés de le mettre en selle pour qu'il détruise la république avant la reprise économique ne la sauve. Persuadés qu'ils sauraient « encadrer » l'autodidacte inculte et l'évincer avec l'aide de l'armée une fois sa mission accomplie, ils comptaient s'appuyer sur la base populaire du NSDAP et sur la puissante SA pour se débarrasser des « marxistes » et de la démocratie parlementaire, avant de restaurer la monarchie. Sitôt au pouvoir, Hitler obtint de Hindenburg de nouvelles élections au Reichstag car il avait besoin que les deux tiers des parlementaires lui votent les pleins pouvoirs. Cependant, malgré la terreur que faisaient régner les miliciens bruns, malgré le démantèlement du parti communiste après l'incendie du Reichstag, malgré les violences contre les candidats et les électeurs de gauche et du centre, malgré les fraudes, le NSDAP n'obtint même pas la majorité des voix (L'élection des députés sous Weimar se faisait à la stricte proportionnelle, avec un quota de voix par siège, et le nombre d'élus variait donc en fonction des suffrages exprimés.). Il fallut l'invalidation anticonstitutionnelle des députés communistes et un tour de passe-passe parlementaire mené avec la complicité des conservateurs et de Hindenburg pour que le Führer nazi obtienne enfin les pleins pouvoirs que lui avait refusés le peuple. La droite allemande venait de donner à Hitler les moyens de mettre en oeuvre le programme de Mein Kampf. On connaît la suite.

Les bourgeois, plus malins que les nazis Hitler n'a pas été élu. Von Papen l'a installé au pouvoir avec l'assentiment des militaires, contre la volonté de la majorité des allemands, et le Führer nazi s'est ensuite servi de la Constitution démocratique de Weimar pour détruire la démocratie. La montée en puissance du mouvement hitlérien dans l'opinion a été la conséquence de la crise économique,mais la dictature hitlérienne a résulté d'un choix délibéré des politiciens conservateurs au service de la bourgeoisie et des grands propriétaires terriens. La plupart des historiens réfutent la filiation entre le capitalisme et le nazisme au prétexte que, pour le dictateur nazi, l'économie n'était qu'un outil de la politique menée par l'état, et non l'inverse. C'est oublier que les représentants de la bourgeoisie ont offert le pouvoir à Hitler par calcul politique, pour préserver le capitalisme et leurs intérêts de classe. Qu'ils se soient en partie trompés sur ses intentions et ses capacités n'y change rien. Le nazisme ne déçut pas les actionnaires et les dirigeants d'entreprise : l'écrasement de la menace marxiste, la suppression des syndicats ouvriers et de tous les droits des travailleurs, le plafonnement du salaire horaire et l'allongement du temps de travail, la mise en oeuvre des grands programmes favorisant les groupes industriels, la possibilité de racheter à bas prix les affaires des concurrents juifs, toutes ces mesures conjuguées provoquèrent une hausse spectaculaire des profits. Entre 1932 et 1938, alors que le nombre des salariés avait augmenté avec la baisse du chômage, la part des salaires dans le revenu national avait régressé, de 56,9% à 53,6%. Dans le même temps, celle des revenus du capital était passé de 17,4% à 27,6%, soit une augmentation de 146%, tandis que que les prélèvements fiscaux sur les profits industriels avaient diminué. Les avantages pour la bourgeoisie d'affaires de la politique économique hitlérienne compensaient donc très largement les inconvénients de la bureaucratie et du dirigisme. Les grandes entreprises industrielles et leurs actionnaires réalisèrent des gains considérables d'abord grâce au servage que les nazis imposèrent à la classe ouvrière, puis dans le cadre de la politique de réarmement, ensuite en profitant du pillage des pays occupés, et enfin en exploitant la main d'oeuvre à bon marché constituée par les prisonniers, travailleurs forcés et les déportés. On sait comment des firmes comme Krupp et IG Farben utilisaient la main d'oeuvre des camps de concentration - IG Farben fournissait en prime le Zyklon B pour les chambres à gaz - et comment le camp d'Auschwitz était environné d'entreprises venues en profiter. Après la guerre, les industriels et les politiciens conservateurs, plus malins en définitive que les nazis, réussirent à tirer leur épingle du jeu. A Nuremberg, quelques patrons furent condamnés à de légères peines de prison (1 à 8 ans), et von Papen, qui avait installé Hitler au pouvoir, fut acquitté, tout comme Schacht, ancien président de la Reichsbank sous Weimar, ministre de l'Économie de Hitler de 1933 à 1936, et responsable de l'organisation de l'économie de guerre qui permit au IIIème Reich de se lancer dans une guerre mondiale génocidaire.

Ni dupes ni soumis Aujourd'hui, la bourgeoisie contrôle la démocratie représentative grâce à son emprise quasi totale sur l'économie et les médias, mais elle s'en est débarrassée sans hésiter dans le passé chaque fois qu'elle a senti ses intérêts menacés (Allemagne 1933, Espagne 1936, Chili 1973 ...) et elle recommencera si nécessaire. Peut-être le verra-t-on bientôt avec la crise environnementale qui se prépare. Pour l'instant, le capitalisme mondialisé ne veut pas entendre parler de remettre en cause la croissance responsable du désastre annoncé : le profit avant tout. Mais gare : lorsque la crise frappera, l'oligarchie mondiale ne reculera devant aucun moyen pour préserver sa domination de classe et faire supporter aux seuls travailleurs le poids de la reconversion économique imposée par le péril écologique. Si elle a besoin pour cela d'instaurer un système totalitaire, elle ne nous demandera pas plus notre avis que la bourgeoisie allemande ne l'a demandé aux Allemands lorsqu'elle a offert le pouvoir absolu à Hitler, en 1933. Non seulement les élections ne permettront jamais de renverser l'ordre établi mais, en entretenant cette illusion, elles détournent les électeurs du seul combat qui vaille : prendre son destin en main pour préparer la révolution. Mais foin du dogme abstentionniste ! Le bulletin de vote reste un moyen parmi d'autres de se faire entendre, ni plus ni moins. Les ouvriers allemands ont su l'utiliser en 1934 lors des élections professionnelles organisées par le régime nazi, dont les résultats furent si catastrophiques qu'il n'osa même pas les proclamer. En mai 2005, avoir mis en minorité l'ensemble des « partis de gouvernement » en votant « non » à la Constitution européenne n'était pas non plus sans intérêt. Enfin que le maire de mon village soit un type intègre et sympathique plutôt qu'un notable corrompu ne peut me laisser indifférent. Les anarchistes ont d'ailleurs su ne pas appeler à l'abstention lorsque cela avait du sens. Ainsi la CNBT espagnole en février 1936. Mais nous n'oublions pas que, quelques mois plus tard, l'armée fasciste montait à l'assaut de la république.

François Roux, Monde libertaire n° 1465, février 2007 http://www.enrages.lautre.net/election/index.html

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Publié dans LAETITIA

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