Mexique : En marche vers le changement ?

Publié le par david castel

 (4/29/2007)
 


Avec plus de 100 millions d¹habitants, le Mexique est aujourd¹hui le pays le plus peuplé de l¹Amérique hispanophone. Le poids de son économie équivaut à peu près à ceux de l¹Argentine, du Venezuela, Chili, de la Colombie, du Pérou, de l¹Équateur, de l¹Uruguay, du Panama, de la Bolivie et du Paraguay réunis : son produit intérieur brut pourrait atteindre 850 milliards de dollars états-uniens cette année. Le Mexique est le cinquième producteur mondial de pétrole, qui représente un tiers de ses exportations et des recettes de l¹État. C¹est aussi le deuxième partenaire commercial (et fournisseur d¹hydrocarbures) des États-Unis. Les contradictions qui découlent des liens l¹attachant à l¹hégémonie actuelle du capitalisme mondial expliquent pour partie que l¹on retrouve l¹économie mexicaine à l¹origine des enchaînements de crises financières qui touchèrent brutalement la périphérie du système au cours de l¹ère néo-libérale : de 1982 (moratoire de la dette mexicaine après la hausse unilatérale des taux d¹intérêt états-uniens) à 1994 (effondrement du peso, ancré sur le dollar, et, avec lui, de toute l¹économie).

Ce qui sépare le Mexique des États-Unis est davantage qu¹une frontière - combien plus mortifère que le mur de Berlin ! C¹est la matérialisation de la coupure Nord-Sud, que l¹Accord de Libre Échange de l¹Amérique du Nord (ALENA) a choisi de reproduire en son sein : les capitaux et les marchandises circulent librement, pas les travailleurs. Rien d¹étonnant à ce que 500.000 (peut-être même un million) nouveaux candidats à l¹immigration illégale tentent chaque année d¹entrer aux États-Unis en provenance du Mexique ­ plusieurs centaines d¹entre eux laissant la vie dans cette aventure. Plus de 22 millions de Mexicains vivent aujourd¹hui légalement sur le territoire des États-Unis, et des millions d¹autres y séjournent clandestinement. On estime à 5,5 millions le nombre d¹enfants qui travaillent de façon permanente mais illégale aux États-Unis, surtout dans les exploitations agricoles de Floride et de Californie ­ dont une majorité est issue des familles d¹immigrés chicanos. Les traitements réservés par le gouvernement états-unien aux citoyens du Mexique néo-libéral «ami» par rapport à ceux de Cuba socialiste «ennemie» sont pourtant assez différents : une frontière électrifiée pour les premiers ; pour les seconds la «loi d¹ajustement cubain» accordant à tout Cubain arrivé aux États-Unis, de façon légale ou non, pacifique ou non, l¹accès à la nationalité états-unienne.
L¹histoire des relations entre le Mexique et son imposant voisin du Nord n¹est pas des plus paisibles. La guerre que déclenchèrent les gros propriétaires esclavagistes du Sud des États-Unis en 1845, à la suite de la sécession du Texas, tourna au désastre pour le Mexique. Sa superficie fut divisée par deux après l¹application du traité de Guadalupe Hidalgo (1848), passant de 4 à moins de 2 millions de km2. Le pays perdit tous ses territoires texans au Nord du Rio Bravo, le Nouveau Mexique et la Haute Californie - où débutait la ruée vers l¹or dès 1848. Après les Amérindiens, la déferlante états-unienne balaya les Mexicains. Et l¹on rencontre d¹ailleurs dans les discours des dirigeants états-uniens justifiant à l¹époque l¹invasion du Mexique des mensonges qui ne sont pas sans rappeler ceux de G.W. Bush lors de l¹agression contre l¹Irak en 2003Š
À partir de 1910, le Mexique devint pour les États-Unis le «mauvais exemple» de l¹Amérique latine. C¹est à cette date en effet que commence la révolution. Produit d¹une alliance de classes entre la bourgeoisie et la paysannerie - conduite par Emiliano Zapata et Francisco Villa -, la révolution mexicaine détruisit les bases de l¹ordre féodal ancien et avec elles les privilèges de l¹armée, de l¹Église et du capital étranger. Jamais pourtant la bourgeoisie ne devait lâcher les rênes du pouvoir, ni abandonner le projet d¹effacer les acquis de la réforme agraire, gagnés par la Constitution de 1917.
Le gouvernement Cárdenas (1934-40), le plus progressiste qu¹ait connu le Mexique après la révolution, ne se contenta pas de nationaliser le pétrole ; il effectua la plus conséquente distribution de terres de l¹histoire du pays-souvent cédées aux villages en propriété communautaire (ejidos).
Après Cárdenas, l¹accentuation des déséquilibres socio-économiques, notamment la concentration des investissements publics dans le Nord au détriment du Centre et du Sud densément peuplées, appauvrit les paysans. Beaucoup durent céder leurs terres aux latifundistas et aux transnationales de productions d¹exportation (coton, café, bétailŠ), pour se transformer en ouvriers agricoles, aller grossir les bidonvilles de México - qui est vraisemblablement la plus grande ville du monde à l¹heure actuelle -, ou émigrer aux États-Unis. L¹industrialisation se concentra dans quelques centres urbains et resta pour l¹essentiel entre les mains du capital états-unien. Durant 70 ans, le système mexicain parut fonctionner plutôt «bien» : extrêmement inégalitaire, hiérarchisé, corrompu, anti-démocratique, impopulaire, mais ne recourant qu¹exceptionnellement à la violence - comme ce fut le cas en 1968, lors de la répression des étudiants sur la place des Trois-Cultures de Tlatelolco. Les classes dominantes du pays monopolisaient les richesses, et leur parti le pouvoir - le PRI, dont le nom résume à lui seul les paradoxes de la vie politique mexicaine (Parti révolutionnaire institutionnel). Quand alternance politique il y eut - simulacre de démocratie-, ce fut sans alternative économique. Élu président en 2000, Vincente Fox, leader du parti de droite (le PAN, Parti action nationale) et ancien dirigeant de Coca Cola, durcit encore plus le néo-libéralisme.
Le point d¹aboutissement logique de la stratégie néo-libérale au Mexique fut l¹entrée en vigueur de l¹ALENA en janvier 1994, qui soumet totalement le pays aux États-Unis. L¹analyse des effets de ce traité sur l¹économie mexicaine est d¹autant plus importante que le projet états-unien ultra-libéral de Zone de Libre Échange des Amériques (ZLÉA, ou ALCA en espagnol) est calqué sur lui. À part la hausse des exportations, due à des filiales états-uniennes tirant profit du faible coût relatif du travail au Sud, l¹économie du Mexique se caractérise par des échanges extérieurs dépendant toujours plus des États-Unis, des usines maquiladoras aux conditions de travail inhumaines, des productions agricoles écrasées par la concurrence d¹une agriculture états-unienne hyper-protégée, des pertes d¹emplois et de pouvoir d¹achat des bas salaires, une pauvreté croissante, des scandales écologiquesŠ Pour ne parler ici que des maquiladoras, plus d¹un million de Mexicains travaillent dans ces unités d¹assemblage, installées le long de la frontière, de Tijuana à Matamoros, en passant par Cuidad Juárez, mais aussi de plus en plus dans le Sud, jusqu¹au Yucatán. Les cas de violation du droit du travail y sont innombrables, et nombre de syndicalistes, y compris des femmes, ont été assassinés ces dernières années. L¹ALENA a entraîné une détérioration de la base économique nationale et un net recul social au Mexique. Dans les années 1970, sans ce traité, la croissance économique a été en moyenne de 6,6% par an. Dans les années 1990, avec lui, elle est tombée à 3,1%. Les entrées de capitaux étrangers sont certes très élevées au Mexique, mais les fuites le sont plus encore.
Le transfert du surplus mexicain opère notamment par le paiement aux créanciers du Nord de la dette extérieure - la deuxième plus lourde du monde, après celle du Brésil. Comme tant d¹autres pays du Sud, le Mexique présente, pour ce qui est de ses échanges, un excédent de sa balance primaire, mais un déficit de sa balance des paiements courants. L¹ALENA a signifié la concentration extrême des relations économiques avec les États-Unis : les trois quarts des importations mexicaines viennent de ce pays ; neuf dixièmes des exportations mexicaines y partent. Trois cents transnationales réalisent 95% de ces exportations, la plupart du temps dans des ateliers d¹assemblage exploitant une main-d¹¦uvre 15 fois moins chère qu¹au Nord - le reste étant réparti entre deux millions de petites unités menacées d¹absorption ou de faillite. Les effets parmi les plus catastrophiques de l¹ALENA ont été enregistrés dans l¹agriculture. Le Mexique était un gros producteur de riz ; la production nationale de ce produit a été remplacée par des importations venant des États-Unis, qui représentent aujourd¹hui plus de la moitié de la consommation. De même pour les pommes de terre, dont l¹accès au marché états-unien est bloqué par des normes phytosanitaires, imposées au moment où sont réduites les barrières tarifaires. Exportateur traditionnel de coton, le Mexique est maintenant devenu importateur. Ainsi, des millions d¹ouvriers agricoles, qui se consacraient jusque-là à la culture de ces produits, désormais importés, doivent quitter leurs régions et chercher du travail ailleurs. Les emplois informels, très souvent précaires, sans droit du travail ni protection sociale, concernent à l¹heure actuelle quelque 60% des travailleurs du pays.
Les inégalités sociales sont extrêmement fortes. Plus d¹un Mexicain sur deux vit dans la pauvreté, un sur cinq dans la misère. Plus de la moitié de la population ne mange pas à sa faim et souffre d¹insuffisance nutritionnelle. Les deux tiers des travailleurs survivent avec l¹équivalent d¹à peine deux fois le salaire minimum. Et chaque année, dans le pays, 100.000 enfants meurent de maladies curables. Dans le même temps, un Mexicain, Carlos Slim, s¹est hissé cette année à la troisième place du classement des personnes les plus riches du monde, établi par le magazine Forbes, avec une fortune estimée à plus de 49 milliards de dollars - derrière celles de Bill Gates (56 milliards de dollars) et de Warren Buffet (52 milliards de dollars). Cette fortune personnelle s¹est consolidée pour partie dans le secteur des télécommunications, patrimoine de la nation sur lequel Slim mit la main grâce à la complicité des programmes de privatisation du gouvernement Salinas. C¹est contre cette société-là, inique, soumise au capital financier, pillée par la conquista du néo-libéralisme, que s¹élèvent aujourd¹hui les résistances populaires dans la société civile : celles des mouvements paysans amérindiens néo-zapatistes, celles des travailleurs, celles des étudiants, celles de tous les progressistesŠ
La fraude électorale tout à fait massive qui permit au candidat de droite du PAN, Felipe Calderón, d¹accéder à la présidence de la République lors des élections de 2006, apporta la preuve à de nombreux citoyens que le système est une fiction de démocratie.
Les partisans de son rival du PRD (Parti de la révolution démocratique), troisième force politique du pays, Andrés Manuel López Obrador, contestent toujours les résultats. Leur pugnacité, et le soutien de plusieurs partis de gauche - dont le PT (Parti du Travail) -, donnèrent au scandale un retentissement international. Mais l¹oligarchie n¹entend pas lâcher le pouvoir. López Obrador n¹avait pourtant pas un programme de rupture, lui qui proposait le strict respect des accords passés avec le Fonds monétaire international, le remboursement de la dette extérieure, la confirmation de l¹ALENA, la privatisation des secteurs de l¹énergie et la cession aux transnationales des ressources en eau et de la biodiversité (par le Plan Transismico, élargissement du Plan Pueblo Panamá).
Était-ce ce que le peuple souhaite, qui sait que les terres, les forêts, les richesses du sous-sol, le charbon, le fer, l¹acier, le pétrole, le gaz, mais également l¹électricité, les industries lourdes (sidérurgie, chimie, construction de machinesŠ), les chemins de fer, comme aussi la banque, le commerce et les services sont majoritairement contrôlés par les États-Unis ? Comment être surpris de lire sur les murs de l¹Université de México : «Notre pays est occupé par le capital nord-américain !» ou «le gouvernement est le gendarme des intérêts de l¹impérialisme états-unien» ? Face aux inégalités croissantes et aux humiliations subies, quoi d¹étonnant à ce que le peuple se soulève dans tout le pays ? À la suite des élections présidentielles, des insurrections d¹envergure ont surgi un peu partout : Atenco, Guerrero, Basse Californie, Sinaloa, ParotaŠ La plus importante eut lieu dans le Sud, dans l¹État d¹Oaxaca, voisin du Chiapas. Elle aboutit à la formation de l¹Assemblée populaire des Peuples de Oaxaca (APPO), qui réunit des travailleurs revendiquant des hausses de salaires et de prestations sociales, des enseignants en grève pour défendre l¹éducation et des paysans en lutte contre les exactions commises par les caciques provinciaux, au premier rang desquels le gouverneur Ulises Ruiz. Ce dernier, devant l¹incapacité de sa police à mater la rébellion, fit appel au gouvernement fédéral pour envoyer l¹armée contre les rebelles.
Durant plusieurs mois, la répression fut féroce, jusqu¹à l¹écrasement des barricades de la « Commune d¹Oaxaca ». Ces révoltes sociales en chaîne ne sont pas que des explosions locales et sectorielles : elles mettent de plus en plus explicitement en cause les fondements mêmes du système capitaliste et aspirent à une transformation radicale de la société. Le Mexique serait-il lui aussi en marche vers le changement ?

Par Rémy HERRERA Chercheur au CNRS, enseignant en 3e cycle d¹économie à l¹Université de Paris 1 Panthéon-Sorbonne. E-mail: herrera1@univ-paris1.fr

«L'Autre campagne»


La considération de départ de “l'Autre campagne” (“La Otra Campaña”) était que quel que serait le successeur de Vincente Fox à la présidence de la République, la même politique allait être poursuivie : à l'intérieur, l'approfondissement du néo-libéralisme ; et à l'extérieur, la soumission aux États-Unis. La démocratie n'est que de façade, et les institutions assurent aux élites méxicaines le monopole du pouvoir et l'exclusion du peuple de toute participation réelle. Les origines de cette campagne, qui rassemble aujourd'hui dans tout le pays de larges fractions de la gauche révolutionnaire (dont le Partido de los Comunistas) et des mouvements sociaux progressistes (comme l'Organización nacional del Poder Popular), remontent à 2005, lorsque le sous-commandant Marcos, s'exprimant au nom de l'EZLN (Ejercito zapatista de Liberación nacional, Armée zapatiste de Libération nationale), infléchit la stratégie zapatiste dans le sens d'une revalorisation de la question de la prise du pouvoir d'État - jusque-là tenue pour secondaire - et de la nécessité de trouver une alternative au processus électoral traditionnel. Fut alors lancée une campagne, sans candidat, mais de dénonciation du fonctionnement du système capitaliste dans son ensemble, avec un contenu clairement anti-impérialiste et révolutionnaire. Les dirigeants et les militants de “l'Autre Campagne” parcoururent ainsi la plus grande partie du territoire national, non pas pour solliciter les votes de leurs compatriotes, mais pour écouter leurs revendications, collecter leurs demandes sociales, identifier les problèmes communs, et tenter de faire converger les luttes à l'échelle du pays. L'objectif n'est donc pas tant de changer de gouvernement, mais bien de système social. Et le sujet de cette transformation radicale ne peut être que le peuple, dans l'esprit révolutionnaire d'Emiliano Zapata et de Pancho Villa. “L'Autre Campagne” est aujourd'hui devenue permanente. Elle s'etend jusqu'aux régions les plus reculées et les plus humbles. La plupart des citoyens qui s'y associent n'ont pas de formation idéologique, ni même le plus souvent d'expérience de la lutte. Beaucoup sont des jeunes. “L'Autre Campagne” contribua à leur ouvrir les yeux. L'élément véritablement nouveau dans ce mouvement est l'union des “rebelles” (de l'EZLN notamment) et des “révolutionnaires” (communistes entre autres), les uns et les autres conscients de l'urgent impératif d'organisation et des dangers du spontanéisme. Serait-ce le prologue d'une révolution au Mexique ?

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