Guernica, visages de mort et visages d’espoir
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Guernica, l'oeuvre magistrale de Picasso (photo Musée Reina Sofia)"Des cris d’enfants des cris de femmes, des cris d’oiseaux des cris de fleurs, des cris de bois, des cris de briques, […] de chats et de papiers des cris d’odeurs qui s’écorchent des cris de fumée… ". Tels sont les mots d’un poème prémonitoire écrit par Pablo Picasso , quelque mois avant la tragédie de Guernica. A l’époque, il vit déjà à Paris et jouit d’une prestigieuse reconnaissance artistique. La capitale se prépare à accueillir l’Exposition Internationale des Arts, et le gouvernement de la République espagnole entend bien profiter de l’événement pour exalter les idéaux républicains face au fascisme qui monte dans le pays. Picasso, qui n’est ni friand ni habitué des manifestations officielles, aime encore moins travailler sur commande. Il sera le dernier à rejoindre un projet dans lequel sont déjà engagés Miró, Julio González, et Buñuel. On a prévu pour lui une grande fresque murale qui occupera l’entrée du pavillon espagnol. Mais deux mois avant l’inauguration, il n’a toujours pas commencé à peindre.
Guernica, visage moderne de la guerre totale
Le 26 avril 1937, la petite ville de Guernica au Pays Basque, est bombardée sauvagement. Pendant trois heures, trois bombardements vont se succéder. Ce jour là, 1645 personnes trouvent la mort, et 889 sont blessées. Le jour suivant l’Humanité publie des photos du bombardement : «1000 bombes lancées par les avions d’Hitler et Mussolini réduisent en cendres la ville de Guernica». Le 1er mai, Picasso donne enfin le premier coup de pinceau à son œuvre magistrale. En moins d’un mois, il l’aura achevée.
Guernica, un cri contre la barbarie
Au centre de la fresque, un cheval se tord de douleur. De sa bouche s’échappe un cri ardent, représenté par la langue en forme de couteau. Au sol gisent les membres éparpillés d’un soldat. Dans ses yeux vides se lit le visage de la mort. Sa main sert encore une épée. On ne voit nulle trace des agresseurs, la mort est venue du ciel. La femme, une mère, apparaît comme l’une des principales victimes de la guerre, mais également comme la seule capable de montrer la lumière et l’espérance. Picasso nous a montré le visage humain de la guerre, ou plutôt, son inhumanité. Ce tableau s’est d’ailleurs converti immédiatement en un plaidoyer pour la démocratie, un hymne à la paix, un cri contre la guerre. Après l’exposition, Guernica a voyagé à travers l’Europe, et après la guerre, à travers le monde entier, jusqu’à ce qu’en 1981, il revienne au gouvernement espagnol.
Caroline RODRIGUEZ. (www.lepetitjournal.com- Madrid) jeudi 26 avril 2007
Pour voir Guernica de Pablo Picasso :
Museo Nacional Reina Sofia, c/ Santa Isabel, 52 (M. Atocha)
- Du lundi au samedi de 10h à 21h ; dimanche de 10h à 14h30
- Entrée 6 euros ; 3 euros pour les étudiants, gratuits pour les moins de 18 ans, plus de 65 ans, chômeurs, retraités. Accès gratuit à la collection permanente samedi de 14h30 à 21h, dimanche de 10h à 14h30
- Informations : http://www.museoreinasofia.es
Gernika fait mémoire
La ville de Gernika commémore aujourd’hui, en présence de représentants d’autres villes martyres, le 70e anniversaire de sa destruction par l’aviation nazie alliée aux militaires felons à la République en 1936.
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Symbole de la barbarie militaire, Gernika et avec elle l’ensemble du Pays Basque commémorent aujourd’hui la destruction de la ville il y a 70 ans par les avions de la Légion Condor, force aérienne nazie venue soutenir l’armée Nationale des généraux putschistes Franco et Emilio Mola. Le bombardement aveugle en fin d’après-midi, un jour de marché, provoqua des incendies qui détruisirent les trois-quarts de la ville faisant plusieurs centaines de morts. Symbole historique des fueros basques, les lois que les rois de Castille et d’Aragon devaient jurer sous le chêne du village, Gernika devint ainsi la première ville de l’Histoire détruite par une attaque aérienne visant sciemment des civils. Le massacre fut dénoncé deux jours plus tard par le journaliste anglais George Lowther Steer, dans un célèbre article publié à la une du New York Times, mais seulement en page 17 du journal The Times de Londres.
Steer y décrivait précisément les attaques en piqué des Junkers et Heinkel allemands, qui déversèrent sur Gernika près de 30 tonnes d’explosif, dont plus de 5000 bombes incendiaires, avant de mitrailler au sol les habitants fuyant les incendies.
Les mensonges des fascistes
Pourtant le camp national-catholique accusa aussitôt les forces républicaines d’avoir mis le feu à la ville, un mensonge de propagande longtemps relayé par les médias et milieux conservateurs en Europe, dont le français Le Figaro, qui affirma que le gouvernement basque avait donné l’ordre d’arroser les maisons avec de l’essence et d’y mettre le feu.Le 29 avril dans l’appel lancé au "monde civilisé", le lehendakari du gouvernement basque, José Antonio Aguirre déclare : "face au manque de scrupules inouï des rebelles, affirmant que nous avons nous-mêmes incendié nos villages, j'élève ma voix afin de protester devant le monde entier (Š) et j’en appelle au témoignage des nombreux journalistes et représentations consulaires qui ont contemplé avec effroi où mènent les instincts de destruction des mercenaires au service des fascistes espagnols".
Quelques jours plus tard, le 5 mai 1937, Le Figaro précisait: "Guernica a été détruite et par un raid d’avions et par des brasiers allumés ici et là". Mais malgré l’effort des fascistes pour détourner la réalité, l’évidence a été révélée au monde entier par la presse étrangère indépendante. Par la suite, embarrassé, le camp national-catholique attribua la responsabilité de ce massacre aux Allemands, tandis que ces derniers affirmèrent avoir seulement voulu bombarder un pont et une usine d’armement qui ne furent pas touchés.
Les recherches historiques, ainsi qu’une longue enquête effectuée dans les années 1970 par le journaliste anglais Gordon Thomas, ont confirmé que le bombardement répondait bien à une "stratégie de terreur", voulue par les militaires putschistes en concertation avec leurs alliés nazis et italiens. Le général Emilio Mola, qui menait l’offensive contre les Républicains dans le nord de la péninsule, avait clairement affiché son intention de "raser toute la Biscaye", pour terminer rapidement la guerre dans cette province. C’est dans cette stratégie qu’il avait ordonné quelques semaines auparavant de bombarder la ville de Durango.
En dépit de ces évidences, le drame continue à être minimisé par certains milieux de droite, dans un pays toujours divisée par la cruelle guerre civile (1936-39).
L’écrivain pro-franquiste César Vidal, dans un récent livre à succès publié sur ce conflit, La Guerre qu’a gagnée Franco, qualifie le bombardement de Gernika "d’épisode mineur", qui a servi de prétexte au Front populaire pour dénoncer la "barbarie fasciste". Selon lui, il n’y aurait eu à Gernika "qu’un peu plus d’une centaine de morts", dus à la "déplorable incompétence" des autorités locales, incapables de "construire des abris" ou d’éteindre les incendies. Comme si les 30 tonnes de bombes n’y étaient pour rien.
Steer avait parlé de centaines de victimes et les autorités basques de 800 tués dans un premier temps, avant de fixer un chiffre de 1.654 morts. Les estimations des historiens varient de 300 à un millier de morts.
Pablo Picasso, pour sa part, ne douta jamais de l’origine et de l’ampleur de la tragédie, dépeinte dès 1937 dans son célèbre tableau, Guernica. "C’est vous qui avez fait ça?", lui demanda plus tard à Paris au sujet de cette peinture l’ambassadeur allemand Otto Abetz. "Non, c’est vous", répondit, cinglant, le peintre.
Un manifeste pour la paix
La cérémonie de commémoration du bombardement comprendra notamment la lecture d’un "manifeste pour la paix et contre tout type de guerre et de violation des droits de l’homme", a expliqué le maire de Gernika, Miguel Angel Aranaz, lors de la présentation de cet événement.Les organisateurs envisagent aussi un spectacle aérien sous la forme d’un bombardement de fleurs qui sera suivi de près par des maires et représentants de villes bombardées par le passé comme Dresde où des bombardements alliés ont fait 35.000 morts en février 1945, Hiroshima où la première bombe atomique de l’histoire a été larguée par les Américains en août 1945 tuant plus de 140.000 personnes en quelques instants, ou encore la ville britannique de Coventry ravagée par un bombardement allemand en 1940. Ils arrivent tous avec la volonté de faire mémoire.
Un journaliste du quotidien local La Tarde écrira quelques jours après le bombardement: "Et avec l’âme transpercée par la douleur, les poings serrés et les larmes aux yeux, nous nous sommes demandés(Š) ceux-là mêmes qui détruisent, rasent et brûlent (Š) sont-ils les sauveurs de la civilisation? Barbares, arriérés! avons nous répondu(Š) Gernika sera une éternelle condamnation contre ceux qui se présentent comme les défenseurs de la religion chrétienne". Sept décennies plus tard, l’Allemagne a fait mémoire et s’est excusé pour le crime de Gernika. On attend toujours un geste similaire des collaborateurs spirituels du soulèvement national-catholique de 1936 qui a rasé Gernika. Faisons tous mémoire.
« Il y avait des cadavres partout »
"Je ne pensais qu’à une seule chose : m’en sortir vivant", se souvient avec émotion, 70 ans après, Luis Iriondo, l’un des survivants du bombardement. Ce lundi 26 avril 1937, jour de marché, "il y a eu le ronflement des avions, puis les explosions et les bouffées de chaleur des bombes incendiaires", remémore-t-il. Luis Iriondo avait 14 ans à l’époque et Gernika n’était qu’une grosse bourgade de 6.000 habitants, dans les vertes collines entourant l’estuaire de l’Urdaibai.
"Ce fut un acte terroriste", affirme-t-il. "En terrorisant la population civile, ils [les Franquistes] voulaient accélérer la reddition de l’armée basque", explique cet octogénaire.
Durant l’attaque, "j’ai essayé de prier, mais c’était impossible avec la tension permanente, l’attente pour savoir où allait tomber la bombe suivante". Après les bombardements, Luis Iriondo est sorti de son abri. Il s’est mis à la recherche de sa mère qu’il n’a retrouvée qu’à la nuit tombée, après avoir erré entre les morts et les blessés. "Je suis passé par un endroit où un ami, la veille, m’avait dit qu’il se cacherait en cas de bombardement. C’était un petit vallon. Il y avait des cadavres partout. C’est là que mon ami est mort", raconte-t-il.
"On disait qu’ils allaient détruire le pont et ils ont massacré la population civile, sans défense, et laissé le pont debout", raconte, avec indignation, Pedro Baliño. De même l’aviation allemande n’a pas touché aux usines, notamment une fabrique d'armement, raconte cet autre ancien. "Ils volaient tellement bas qu’on pouvait voir le visage des pilotes", relate Baliño, à l’époque adolescent de 16 ans.
La mer, à neuf kilomètres, était la porte d’entrée pour les avions allemands. Les appareils remontaient ensuite l’estuaire jusqu’à Gernika, par vagues successives. Balino se rendait, avec un ami, sur les collines autour de la cité, lorsqu’ils ont entendu les cloches sonner, signal d’une prochaine attaque. Puis "les avions se sont mis à bombarder et à mitrailler les gens dans la rue".
Après le raid, Gernika n’était qu’un immense brasier. "Gernika brûlait de tous côtés. Beaucoup de bombes n’avaient pas explosé à l’impact. Elles le faisaient après, sous l’effet de la chaleur. Des heures durant, on entendait les détonations, boum!, boum!, comme si le bombardement continuait".
Racontant cela, Pedro Baliño montre des photos anciennes. On n’y voit que des ruines calcinées. L’image de la terreur.


