Picasso en demi-deuil

Publié le par david castel


De l'influence de l'époque sur la création... Consacrée aux années Dora Maar (1935-1945), l'exposition du musée Picasso fait découvrir un artiste en proie au doute, broyé par les malheurs du temps. Jusqu'au 22 mai.

Jean Pierrard

Picasso aurait-il franchi avec difficulté le cap de la cinquantaine ? Un début de calvitie, une sciatique qui le cloue au lit pendant plusieurs semaines, les relations avec sa jeune maîtresse - Marie-Thérèse Walter - qui se font moins passionnées ; à partir de 1935, le Minotaure baisse la garde. La fécondité de l'artiste connaît un net fléchissement. Pendant de longs mois, durant l'année 1935, il ne touche pas un pinceau, se consacrant plutôt au dessin ou à la gravure.

C'est à ce moment qu'il fait, au Café de Flore, la connaissance d'une belle et jeune photographe, Dora Maar. Picasso est immédiatement attiré par cette jeune artiste déterminée, amie d'André Breton et des surréalistes et maîtresse, dit-on, de Georges Bataille. Entre eux commence une relation aussi riche que difficile : il la dessine d'ingresque façon ; elle le photographie en costume trois pièces dans son studio avant d'oser des clichés moins convenus comme ceux qui permettent de découvrir l'artiste en train de piquer un petit roupillon dans un hôtel de la Côte d'Azur. Elle monte avec lui dans le « Train bleu » pour rejoindre des séjours ensoleillés, ponctués de pique-niques au bord des vagues en compagnie du poète Eluard et de belles ménades, capables à elles seules de réveiller tout un Parnasse. Parfois peu inspirée, l'exposition consacrée aux années Dora Maar ne laisse rien ignorer de leur échangisme artistique.

Installée rue de Savoie, à deux pas du fameux atelier de la rue des Grands-Augustins, Henriette Markovitch, dite Dora Maar (1907-1997), Française par sa mère, Croate par son père et de culture hispanique - elle a grandi en Argentine -, va devenir l'icône des années noires de Picasso (1881-1973). Elle est la maîtresse de ces années qui, selon la formule consacrée, sont synonymes de la montée des pé-rils, de l'impuissance des démocraties occidentales à arrêter le nazisme et les autres totalitarismes.

Alors que Marie-Thérèse était un prétexte à une célébration fort voluptueuse du corps sous les deux espèces - peinture et sculpture -, Dora Maar est transformée en pleurante. Sans doute ne verse-t-elle pas plus de larmes qu'une autre, mais Picasso en fait l'emblème des souffrances infligées à la population espagnole. Rolleiflex bien en main, Dora Maar suit presque jour après jour, ou plutôt nuit après nuit, la difficile gestation de « Guernica ». Bombardé directeur du Prado, chargé d'une commande pour le pavillon espagnol à l'Expo de 1937, Picasso veut à tout prix peindre son « Tres de Mayo ». Pressé d'achever sa toile, l'artiste a-t-il réagi trop vite aux exactions nazies ? Goya, on s'en souvient, avait attendu quelques années avant de commenter - et de quelle façon - les massacres de l'armée napoléonienne. Le Malaguène peine sur cette toile, grise et noire, qui, contrairement à nombre d'idées reçues, est très loin d'être son meilleur tableau.

En Hispano-Suiza. Durant ces quelques mois, la photographe est peinte en suppliante, implorant le ciel les mains levées, ou ruisselante de larmes. Picasso brosse-t-il son autoportrait d'homme affligé par le malheur des temps en peignant ces effigies torturées ? Entre mars et novembre 1937, on ne compte plus les portraits de Dora Maar, mouchoir à la main, en train de sécher ses pleurs. On peut aussi noter au passage la pauvreté de l'inspiration picassienne dans les tableaux proposés, la plupart du temps des profils peints à l'emporte-pièce. En réalité, les meilleures toiles de la période Dora Maar appartiennent à des collections privées et ne figurent pas dans l'exposition.

Quand il peint le corps de l'inspiratrice, c'est pis encore : les déformations saccadées qu'il inflige au « Nu couché » de 1942 n'ont rien à voir avec l'allégresse qui présidait à l'élaboration des toiles évoquant Marie-Thérèse. Le génial inventeur du cubisme, l'auteur de quelques-unes des toiles les plus belles du siècle en est souvent réduit à une géométrisation des plus sommaires. Les drames ne semblent pas l'inspirer. De 1939 à 1940, entre les allers et retours fréquents de Royan à Paris dans l'Hispano-Suiza conduite par le chauffeur Marcel, et les deux maîtresses - Dora et Marie-Thérèse -, auxquelles il faut trouver des logements différents, sans oublier le lévrier afghan Kasbek, Picasso écrit l'une des pages les plus croquignolesques du roman de la débâcle. Or, de cet imbroglio très théâtre de boulevard, rien ne perce dans sa peinture.

Au fur et à mesure qu'on avance dans les années de guerre et d'occupation, la couleur se fait de plus en plus discrète, comme si elle dépendait de tickets de rationnement. Visiblement, l'art ne peut rien face aux monstruosités de la guerre et de l'Occupation. Picasso tire le rideau ; il refuse de vendre ses tableaux et ne peint plus, la plupart du temps, que des oeuvres platement emblématiques d'une époque en berne comme ces natures mortes au crâne de boeuf. Ce Picasso en demi-deuil pose évidemment la question des influences qu'une époque inflige à un artiste.

Toujours est-il que Picasso ne sort pas indemne de la Seconde Guerre mondiale. Le débarquement des Alliés, précédé de peu par l'irruption de Françoise Gilot dans le petit théâtre du vieux matador, la naissance un peu plus tard de Paloma et de Claude, l'ébauche d'une vie de famille ranimeront la création picassienne. Dora Maar, en revanche, n'arrive pas, la guerre achevée, à faire la paix avec elle-même. Dans les années 50, le retour au christianisme de son enfance la consolera des déboires de l'existence. En attendant, après la rupture avec Picasso, il faut faire appel à Lacan pour soigner l'ex-maîtresse. On peut imaginer que le psychanalyste a dû se régaler en découvrant l'adresse de sa patiente. Rue de Savoie - « ça voit »...

A lire

Le catalogue de l'exposition, « Dora Maar. Il faisait tellement noir... », d'Anne Baldassari (Flammarion-RMN, 320 pages, 40

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Publié dans LAETITIA

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